George Palante

Ici, on discute des sciences de la nature, mais aussi des sciences humaines et sociales.

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TouF
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George Palante

Messagepar TouF » 04 déc. 2009, 19:40

J'ai découvert ce nom par hasard...
Une continuité de la lignée de Max Stirner ( viewtopic.php?f=29&t=1726 )
Rien que la page d'acceuil de ce site m'a plu d'entrée! http://pagesperso-orange.fr/selene.star/index.htm
" Je n'ai pas d'idéal social. Je crois que toute société est par essence despotique, jalouse non seulement de toute supériorité, mais simplement de toute indépendance et originalité. J'affirme cela de toute société quelle qu'elle soit, démocratique ou théocratique, de la société à venir comme de celle du passé et du présent. - Mais je ne suis pas plus fanatique de l'individu. Je ne vois pas dans l'individu le porteur d'un nouvel idéal, celui qui incarne toute vertu. Je détruis toute idole et n'ai pas de dieu à mettre sur l'autel."
J' ai pas encore lu à tête reposée le contenu de ce site... Mais deux textes mon accrochés:
1) LA SENSIBILITE INDIVIDUALISTE


Ce texte est paru pour la première fois sous forme d'article en juin 1908 dans la Revue du Mercure de France.





Le mot individualisme peut désigner soit une doctrine sociale, soit une forme de sensibilité.


C'est dans le premier sens qu'il est pris par les économistes et les politiques. L'individualisme économique est la doctrine bien connue du non-interventionnisme, du laisser-faire, laisser-passer. L'individualisme politique est la doctrine qui réduit l'Etat à la seule fonction de défense de l'extérieur et de sécurité à l'intérieur ; ou encore celle qui préconise la décentralisation (régionalisme et fédéralisme), ou encore celle qui défend les minorités contre les majorités (libéralisme) et se trouve amenée par la logique à prendre en mains la cause de la plus petite minorité : l'individu.


Tout autre est l'individualisme psychologique. - Sans doute, il peut y avoir un lien entre l'individualisme doctrinal et l'individualisme sentimental. Par exemple, Benjamin Constant fut un individualiste dans les deux sens du mot. Mais ce rapport n'est pas nécessaire. On peut être individualiste doctrinaire et ne posséder à aucun degré la sensibilité individualiste. Exemple : Herbert Spencer.


La sensibilité individualiste peut se définir négativement. Elle est le contraire de la sensibilité sociale. Elle est une volonté d'isolement et presque de misanthropie.


La sensibilité individualiste n'est pas du tout la même chose que l'égoïsme vulgaire. L'égoïste banal veut à tout prix se pousser dans le monde, il se satisfait par le plus plat arrivisme. Sensibilité grossière. Elle ne souffre nullement des contacts sociaux, des faussetés et des petitesses sociales. Au contraire, elle vit au milieu de cela comme un poisson dans l'eau.


La sensibilité individualiste suppose un vif besoin d'indépendance, de sincérité avec soi et avec autrui qui n'est qu'une forme de l'indépendance d'esprit ; un besoin de discrétion et de délicatesse qui procède d'un vif sentiment de la barrière qui sépare les moi, qui les rend incommunicables et intangibles ; elle suppose aussi souvent, du moins dans la jeunesse, cet enthousiasme pour l'honneur et l'héroïsme que Stendhal appelle espagnolisme, et cette élévation de sentiment qui attirait au même Stendhal ce reproche d'un de ses amis : " Vous tendez vos filets trop haut." Ces besoins intimes, inévitablement froissés dès les premiers contacts avec la société, forcent cette sensibilité à se replier sur elle-même. C'est la sensibilité de Vigny : " Une sensibilité extrême, refoulée dès l'enfance par les maîtres et à l'armée par les officiers supérieurs, demeurée enfermée dans le coin le plus secret du cœur." Cette sensibilité souffre de la pression que la société exerce sur ses membres : " La société, dit Benjamin Constant, est trop puissante, elle se reproduit sous trop de formes, elle mêle trop d'amertume à l'amour qu'elle n'a pas sanctionné…" Et ailleurs : " L'étonnement de la première jeunesse à l'aspect d'une société si factice et si travaillée annonce plutôt un cœur naturel qu'un esprit méchant. Cette société d'ailleurs n'a rien à en craindre. Elle pèse tellement sur nous ; son influence sourde est tellement puissante qu'elle ne tarde pas à nous façonner d'après le moule universel. Nous ne sommes plus surpris alors que de notre ancienne surprise, et nous nous trouvons bien sous notre nouvelle forme, comme l'on finit par respirer librement dans un spectacle encombré par la foule, tandis qu'en entrant on n'y respirait qu'avec effort… Si quelques-uns échappent à la destinée générale, ils enferment en eux-mêmes leur dissentiment secret ; ils aperçoivent dans la plupart des ridicules le germe des vices ; ils n'en plaisantent plus, parce que le mépris remplace la moquerie et que le mépris est silencieux (1)." L'espagnolisme de Stendhal se hérisse devant les vulgarités et les hypocrisies de son petit milieu bourgeois de Grenoble (2). Un peu plus tard, à Paris, chez les Daru, il exprime la même horripilation : " C'est dans cette salle à manger que j'ai cruellement souffert, en recevant cette éducation des autres à laquelle mes parents m'avaient si judicieusement soustrait… Le genre poli, cérémonieux, encore aujourd'hui, me glace et me réduit au silence. Pour peu qu'on y ajoute la nuance religieuse et la déclamation sur les grands principes de la morale, je suis mort. Que l'on juge de l'effet de ce venin en janvier 1800, quand il était appliqué sur des organes tout neufs et dont l'extrême tension n'en laissait pas perdre une goutte (3)." - Même froissement intérieur, plus profond et plus intime encore chez Amiel : " Peut-être me suis-je déconsidéré en m'émancipant de la considération? Il est probable que j'ai déçu l'attente publique en me retirant à l'écart par froissement intérieur. Je sais que le monde, acharné à vous faire taire quand vous parlez, se courrouce de votre silence quand il vous a ôté le désir de la parole (4)."


Il semble, d'après cela, qu'on doive considérer la sensibilité individualiste comme une sensibilité réactive au sens que Nietzsche donne à ce mot, c'est-à-dire qu'elle se détermine par réaction contre une réalité sociale à laquelle elle ne peut ou ne veut point se plier. Est-ce à dire que cette sensibilité n'est pas primesautière? En aucune façon. Elle l'est, en ce sens qu'elle apporte avec elle un fond inné de besoins sentimentaux qui, refoulés par le milieu, se muent en volonté d'isolement, en résignation hautaine, en renoncement dédaigneux, en ironie, en mépris, en pessimisme social et en misanthropie.


Cette misanthropie est d'une nature spéciale. Comme l'individualiste est né avec des instincts de sincérité, de délicatesse, d'enthousiasme, de générosité et même de tendresse, la misanthropie où il se réfugie est susceptible de nuances, d'hésitations, de restrictions et comme de remords. Cette misanthropie, impitoyable pour les groupes, - hypocrites et lâches par définition, - fait grâce volontiers aux individus, à ceux du moins en qui l'individualiste espère trouver une exception, une "différence", comme dit Stendhal.


Hostile aux "choses sociales" (Vigny), fermé aux affections corporatives et solidaristes, l'individualiste reste accessible aux affections électives ; il est très capable d'amitié.


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Le trait dominant de la sensibilité individualiste est en effet celui-ci : le sentiment de la "différence" humaine, de l'unicité des personnes. - L'individualiste aime cette "différence" non seulement en soi, mais chez autrui. Il est porté à la reconnaître, à en tenir compte et à s'y complaire. Cela suppose une intelligence fine et nuancée. Pascal a dit : " A mesure qu'on a plus d'esprit, on trouve qu'il y a plus d'hommes originaux. Les gens du commun ne trouvent pas de différence entre les hommes." La sensibilité sociale ou grégaire se complaît dans la banalité des traits ; elle aime qu'on soit " comme tout le monde ". La sensibilité chrétienne, humanitaire, solidariste et démocratique, voudrait effacer les distinctions entre les moi. Amiel y voit avec raison l'indice d'une intellectualité grossière : " Si, comme dit Pascal, à mesure qu'on est plus développé, on trouve plus de différence entre les hommes, on ne peut dire que l'instinct démocratique développe beaucoup l'esprit, puisqu'il fait croire à l'égalité des mérites en vertu de la similitude des prétentions (5)." Le chrétien dit : " Faites à autrui ce que vous voudriez qu'il vous fit." A quoi un dramaturge moraliste, B. Shaw, réplique avec esprit : " Ne faites pas à autrui ce que vous voudriez qu'il vous fit : vous n'avez peut-être pas les mêmes goûts."


Tous les grands individualistes communient dans ce trait : l'amour et la culture de la différence humaine, de l'unicité. " La tête de chacun, dit Vigny, est un moule où se modèle toute une masse d'idées. Cette tête une fois cassée par la mort, ne cherchez plus à recomposer un ensemble pareil, il est détruit pour toujours (6)." Stendhal dit que chaque homme a sa façon à lui d'aller à la chasse au bonheur. C'est ce qu'on appelle son caractère. " Je conclu de ce souvenir, si présent à mes yeux, qu'en 1793, il y a quarante-deux ans, j'allais à la chasse au bonheur précisément comme aujourd'hui (7)."


Benjamin Constant tire du sentiment de son unicité cette conclusion pratique : " En réfléchissante à ma position, je me dis qu'il faut s'arranger selon ses besoins et son caractère ; c'est duperie que de faire autrement. On n'est bien connu que de soi. Il y a entre les autres et soi une barrière invisible ; l'illusion seule de la jeunesse peut croire à la possibilité de la voir disparaître. Elle se relève toujours (8)."


On le voit, Stirner n'a pas inventé le sentiment de l'unicité, s'il a inventé le mot. Ce sentiment se confond avec le sentiment même de l'individualité. Etre individualiste, c'est se complaire dans le sentiment, non pas même de sa supériorité, mais de sa "différence", de son unicité. - Et cela dans n'importe quelles conjonctures, même les plus adverses ou même les plus affreuses. - Il est telle espèce d'hommes qui, frappés par le sort, honnis par la tourbe des imbéciles (il est vrai que ceci est un réconfort), engagés dans une de ces impasses de la vie où il semble qu'on doive toucher à l'extrême désespoir, précisément dans ce moment, trouvent une exaltation de force et d'orgueil dans le sentiment de leur moi et ne voudraient pas changer ce moi contre n'importe quel autre, tant favorisé fût ce dernier moi par la fortune ou par les hommes. - L'individualiste fait résider toute sa valeur et tout son bien non dans ce qu'il possède, ni dans ce qu'il représente, mais dans ce qu'il est.


L'unicité du moi ne va pas sans instantanéité. - Dans le sentiment de l'individualité entre comme élément essentiel la sensation de la fluidité, de l'instabilité de ce moi pourtant si personnel. Ceci aussi est un trait caractéristique de la sensibilité individualiste. Benjamin Constant, Stendhal sont des sensibilités frémissantes, mobiles, insaisissables pour elles-mêmes et souvent déconcertantes pour autrui (9).


Même remarque pour Amiel en qui toutefois cet impressionnisme sentimental tente souvent, sans y parvenir toujours, de se corriger de stoïcisme.


Par cet impressionnisme sentimental, l'individualiste représente le contraire de ce qu'on appelle un "caractère", "un homme à principe". - Et comme l'intelligence a ses racines dans la sensibilité, l'intelligence de l'individualiste est, comme sa sensibilité elle-même, mobile, impressionniste, artiste, fine, capricieuse et nuancée. De là, la supériorité de l'intellectualité individualiste comparée à la pauvreté et à l'étroitesse intellectuelle souvent constatée chez les gens qu'on appelle des "caractères". Ed. Rod note quelque part la fréquence de cette combinaison psychologique : un imbécile et un caractère.


Les deux éléments qui constituent le sentiment de l'individualité, unicité et instantanéité, semblent jusqu'à un certain point inconciliables. En effet, qui dit unicité dit constance au moins relative ; qui dit instantanéité dit fluidité, fugacité absolue. Le sentiment de l'individualité ne s'évanouit-il pas dans l'instantanéisme? - A vrai dire, cette opposition est toute théorique. En fait, le sentiment de l'individualité combine ces deux éléments en les conciliant à chaque instant de son devenir. D'une part, Schopenhauer a raison de dire que notre individualité nous accompagne partout et teinte de sa nuance tous les événements de notre vie : d'autre part, Stirner a raison de dire que l'unique est instantané. Mais tous ces états d'âme instantanés qui se succèdent comme un défilé d'images cinématographiques ont tous une teinte commune, une même coloration sentimentale. Cela suffit pour que nous nous reconnaissions. Cela suffit pour que le sentiment de notre individualité soit possible. L'instantanéisme absolu de Stirner est une exagération et une contre-vérité psychologique. L'instantanéisme absolu exclurait tout sentiment et toute culture de la "différence" humaine, toute notion de l'unicité.


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La sensibilité individualiste entre inévitablement en conflit avec la société où elle évolue. La tendance de cette dernière est en effet de réduire autant que possible le sentiment de l'individualité : l'unicité par le conformisme, la spontanéité par la discipline, l'instantanéité du moi par l'esprit de suite, la sincérité du sentiment par l'insincérité inhérente à toute fonction socialement définie, la confiance en soi et l'orgueil de soi par l'humiliation inséparable de tout dressage social. C'est pourquoi l'individualiste a le sentiment d'une lutte sourde entre son moi et la société. Il ne veut pas être dupe ; il ne veut pas s'effacer devant les préjugés. " J'ai toujours vu, écrit Sainte-Beuve, que, si l'on se mettait une seule minute à dire ce que l'on pense, la société s'écroulerait." Stendhal dit : " La société ne m'a pas fait de concession ; pourquoi lui en ferais-je?" - En même temps l'individualiste sent vivement la difficulté d'échapper à la société : " Je suis chaque jour plus convaincu, dit Benjamin Constant, qu'il faut ruser avec la vie et les hommes presque autant quand on veut échapper aux autres que lorsqu'on veut en faire des instruments. L'ambition est bien moins insensée qu'on ne le croit ; car, pour vivre en repos, il faut se donner presque autant de peine que pour gouverner le monde (10)." Stendhal loue ceux qui, dans la vie, " ne se soucient pas plus de commander que d'obéir." - Ligne difficile à tenir. La société ne vous passera pas cette fantaisie. Elle vous dira : " Il faut commander ou obéir, ou plutôt les deux à la fois. Il faut tenir votre place et jouer votre rôle." L'individualisme est une façon de se dérober, une façon de fermer sa porte, de défendre son for intérieur ; c'est l'isolement hautain de l'individu dans la forteresse de son unicité ; c'est une sécession sentimentale et intellectuelle. Content d'échapper à la société, l'individualiste la tient quitte de ses faveurs ; il s'en prend à lui-même de son peu d'avancement social. Cela d'ailleurs sans remords ni regrets. " J'ai vécu dix ans dans ce salon, dit Stendhal, reçu poliment, estimé, mais tous les jours moins lié, excepté avec mes amis. C'est là un des défauts de mon caractère. C'est ce défaut qui fait que je ne m'en prends pas aux hommes de mon peu d'avancement… Je suis content dans une position inférieure, admirablement content surtout quand je suis à deux cents lieues de mon chef, comme aujourd'hui (11)." - Je ne suis pas mouton, dit encore Stendhal, et c'est pourquoi je ne suis rien."


La sensibilité individualiste s'accompagne d'une intellectualité hostile à toutes les doctrines d'empiètement social ; elle est antisolidariste, antidogmatique, anti-éducationniste. L'individualisme est un pessimisme social, une défiance raisonnée vis-à-vis de toute organisation sociale. L'esprit individualiste est, en face des croyances sociales, l' "esprit qui toujours nie." Il dirait avec le Méphistophélès du second Faust : " Laisse-moi de côté ces anciennes luttes d'esclavage et de tyrannie! Cela m'ennuie, car à peine est-ce fini qu'ils recommencent de plus belle, et nul ne s'aperçoit qu'il est joué par Asmodée, qui se blottit derrière! Ils se battent, dit-on, pour les droits de la liberté ; tout bien considéré, ce sont esclaves contre esclaves (12)." Réfugié dans son scepticisme et son dilettantisme social, l'individualiste goûte chez les auteurs un petit d'air d'ironie et d'irrespect propre à cingler les philistins cérémonieux et pontifiants. Il se délecte d'une pensée comme celle-ci, qui est de B. Shaw et qui est exquise : " Ne donnez pas à vos enfants d'instruction morale ou religieuse sans être assuré qu'ils ne la prendront pas trop au sérieux ; mieux vaut être la mère d'Henri IV que celle de Robespierre." D'ailleurs l'individualiste ne songe pas à faire de prosélytisme. Il prendrait volontiers à son compte le mot de Barrès : " Il n'appartient à aucun de modifier la façon de sentir de son voisin." L'individualiste propose des placita et n'impose pas de dogmes. Tout au plus, comme Stendhal, écrit-il to the happy few.


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Disons un mot de la sincérité individualiste. Cette sincérité ne procède pas d'un scrupule moral, mais d'une fierté personnelle, d'un sentiment de force et d'indépendance. On se rend ce témoignage qu'on se moque de l'antipathie des autres. La sincérité est un signe de force : " les personnes faibles ne peuvent être sincères, " dit La Rochefoucauld.


On peut dire aussi que la sincérité de l'individualiste est en partie réactive, au sens nietzschéen que nous avons vu plus haut. L'individualiste est sincère en quelque sorte par esprit de contradiction. Il aime la sincérité et la netteté par antipathie pour l'hypocrisie sociale et pour ceux qui la représentent. " Mon enthousiasme pour les mathématiques avait peut-être eu pour base principale mon horreur pour l'hypocrisie ; l'hypocrisie à mes yeux était ma tante Séraphie, Mme Vignon et leurs prêtres (13)."


La sensibilité, qui est l'antithèse de la sensibilité individualiste, la sensibilité corporative, solidariste, est factice et toujours plus ou moins insincère.


Voyez les dessous de la mentalité corporative. La solidarité de façade y recouvre le banal égoïsme que nous avons distingué tout d'abord de l'individualisme ; égoïsme compliqué ici de sentiments d'esclaves : envie, défiance, malveillance, dénigrement entre compagnons de chaîne. Je connais, dans une administration, qu'il est inutile de désigner autrement des fonctionnaires qui parlent de solidarité, qui lisent un journal intitulé La Solidarité (14). Mais qu'un collègue soit, de la part d'un chef hiérarchique, l'objet de quelque mauvais tour ou de quelque vilenie notable, ou qu'il arrive à ce collèdgue quelque mésaventure professionnelle, une mauvaise inspection, par exemple, vous verrez plus d'un de ces excellents collègues se frotter les mains in petto ou même manifester sa satisfaction par quelque allusion méchante, quand il est sûr qu'il n'a rien à craindre ; c'est à dire quand le collègue visé n'est pas persona grata auprès du chef. Cherchant une hyperbole capable d'exprimer la pleutrerie corporative, je me suis arrêté à la suivante : Supposons qu'un chef hiérarchique grossier (l'hypothèse n'est pas absolument impossible) applique à l'un de ses subordonnés un coup de pied quelque part avec une intensité pouvant être représentée par 30 au dynamomètre, et qu'il se contente d'infliger à tel ou tel autre la même marque d'attention avec une intensité réduite à 20, ces derniers seront enchantés et considèreront la différence comme un avancement personnel, comme un bénéfice représenté par l'écart entre 30 et 20. - Il me reste un scrupule, dirait Schopenhauer : Est-ce bien une hyperbole?


La mentalité syndicaliste, - autre forme de la mentalité solidariste, - a été définie par un publiciste qui connaît bien les syndicats : " Un altruisme camaradivore." Récemment M. Buisson rapportait " les doléances d'instituteurs syndiqués qui se plaignaient que le président ou le secrétaire du syndicat, ou même les deux, profitant de leur situation élevée, auraient mis la main sur de bonnes places (15)."


Il y a pourtant une pensée solidariste sincère et sérieuse. C'est celle d'un certain nombre de penseurs humanitaires et idéalistes qui aiment à se placer au point de vue du bien de l'ensemble, de la société, de l'humanité. - On sait que la vision de l'univers du point de vue solidariste est un " sociomorphisme universel " (Guyau). L'univers apparaît au solidariste comme une immense société de laquelle l'individu ne pourrait, quand il le voudrait, s'isoler. Le solidariste se complaît à croire que chacun de ses gestes, chacun de ses actes, presque de ses pensées, a sa répercussion jusqu'en Chine, jusqu'au Kamtchatka, jusque dans Sturne ou dans Mars et inversement que chacun des gestes, chacun des actes des habitants de ces pays ou de ces astres lointains a une répercussion, si infime soit-elle, sur lui. Sentir cette dépendance universelle, s'y complaire, en jouir, l'exagérer à plaisir est le propre de la sensibilité solidariste.


" Sentir ainsi, dirait Nietzsche, c'est l'indice d'un certain tempérament. " Mais autant cette sensation de dépendance est chère à un solidariste, autant elle est intolérable à l'individualiste. Celui-ci secoue le réseau de fils invisibles et mystérieux dont le charge le solidariste. Il se refuse aux nébulosités et à la religiosité solidaristes. Il voit nettement ce qu'il y a de factice dans la préoccupation du général. Il dirait volontiers avec l'Amaury de Sainte-Beuve : " Après tout, les grands évènements du dehors et ce qu'on appelle les intérêts généraux se traduisent en chaque homme et entrent, pour ainsi dire, en lui par des coins qui ont toujours quelque chose de très particulier.. Ceux qui parlent magnifiquement au nom de l'humanité entière consultent, autant que personne, des passions qui ne concernent qu'eux et des mouvements privés qu'ils n'avouent pas. C'est toujours plus ou moins l'ambition de se mettre en tête et de mener, le désir du bruit ou du pouvoir, la satisfaction d'écraser ses adversaires, de démentir ses envieux, de tenir jusqu'au bout un rôle applaudi (16)." - Ici nous retrouvons l'insincérité dont nous avons parlé plus haut et dont le solidarisme a tant de peine à se dégager. Ceux qui invoquent la philosophie solidariste sont, la plupart du temps, des personnalités absorbantes et autoritaires, des ambitieux à qui l'idée solidariste sert de prétexte pour étendre leur empire sur les autres volontés. Ces gens interdisent à l'individualiste l'isolement comme une immoralité. - C'est en vain que l'individualiste regimbera, qu'il invoquera l'inviolabilité de son moi, voudra fermer sa porte et rester, suivant le reproche consacré, " dans sa tour d'ivoire " ; le solidariste le poursuivra dans ses retranchements, lui interdira d'avoir un " chez lui ", de verrouiller son moi ; il lui mettra la main au collet et le forcera à marcher au nom de la solidarité!


Nous avons tous connu le type du politicien solidariste. A l'heure où j'écris, ce type n'est pas mort. Il n'est pas encore entièrement usé dans les lointaines sous-préfectures. La spécialité du politicien solidariste est de rappeler sans cesse aux fonctionnaires qu'il veut " faire marcher " leur " devoir social " (œuvres post-scolaires, éducation populaire, conférences plus ou moins directement électorales, etc.). Le " devoir social " a ceci de bon qu'il est très élastique et indéfiniment extensible? L'Etat étant l'incarnation suprême de la solidarité, il en résulte qu'un homme qui a l'honneur de toucher l'argent de l'Etat n'est jamais quitte envers la société. Il semble vraiment aux apôtres du " devoir social " que l'argent de l'Etat soit sacré, qu'il vaille dix fois plus que l'autre et que tout salarié de l'Etat, en échange d'un traitement pourtant modeste, soit redevable de tout son temps, de toutes ses forces, de toutes ses pensées au bien public, à l'éducation des "masses ", à la solidarité humaine, - au fond, aux ambitions électorales d'un Monsieur.


*


* *


L'attitude individualiste telle que nous l'avons définie est surtout une attitude défensive. La grande arme de défense de l'individualiste contre les empiètements et les contacts sociaux est l'indifférence et le mépris. - Le mépris individualiste est un mur que l'individualiste, fort du sentiment de son unicité, élève entre son moi et celui des autres. Lorsqu'on vit dans certains compartiments sociaux, il est indispensable de s'envelopper d'une cuirasse de dédaigneuse impassibilité. Le mépris individualiste est une volonté d'isolement, un moyen de garder les distances, de préserver son être intime, sinon son être physique, du contact de certaines choses et de certaines gens.


Le mépris individualiste est un mépris réactif au sens que nous avons dit plus haut. Cela veut dire que, souvent, le mépris remplace chez l'individualiste un sentiment tout opposé : une estime exagérée des hommes. Stendhal dit : " J'étais sujet à trop respecter dans ma jeunesse (17). " Il s'est plus tard guéri de ce défaut. Il a remplacé la manie respectante par le mépris habituel. Attitude beaucoup plus rationnelle dans la société. - Le mépris individualiste a ceci de particulier qu'il s'attache de propos délibéré aux " choses sociales ", comme dit Vigny et aux gens qui vivent uniquement par ces choses sociales et pour elles. Ces " choses sociales " sont toute organisation sociale définie, toute hiérarchie, toute mentalité collective figée, convenue et prévue, telle que esprit de caste, esprit de groupe, esprit de corps, préjugés, hypocrisies et mots d'ordre régnant dans tout compartiment social. Le mépris individualiste se distingue du mépris de l'humanité en général ou misanthropie d'un Alceste ; il se distingue aussi du mépris romantique d'un Lorenzaccio pour la lâcheté des peuples asservis. C'est un mépris proprement antisocial, un mépris qui s'adresse à des groupes humains déterminés et à l'âme, si l'on ose parler ainsi, de ces groupes.


Ce mépris affecte bien des degrés de nuances, depuis le mépris rageur de Julien Sorel pour l'orgueil nobiliaire des La Môle, - depuis le mépris hargneux d'un Vallès pour son milieu universitaire, jusqu'à la nausée que cause à Stendhal la " boue fétide des Bourbons ou la bassesse des généraux de l'Empire faisant assaut de platitude et empochant à l'envi les humiliations dans les salons de la Restauration (18) ; ou jusqu'au mépris " silencieux " qui remplace chez un Benjamin Constant la première surprise et la première indignation à la vue des hypocrisies et des petitesses de la société. Ce mépris revêt aussi bien des formes, depuis l'apostrophe célèbre de Julien Sorel : " Canaille! Canaille! Canaille! " jusqu'à la réflexion de Stendhal : " Toute situation sociale acquise suppose un amoncellement inimaginable de bassesses et de canailleries sans nom ", ou jusqu'à cette expression du dégoût intense du même Stendhal devant la platitude d'un milieu bourgeois ; " Si l'on veut me permettre une image aussi dégoûtante que ma sensation, c'est comme l'odeur des huîtres pour un homme qui a eu une effroyable indigestion d'huîtres (19)." Avec l'expérience de la vie, cette exaspération du dégoût cède, et l'on en arrive à un mépris souriant. " J'étais fou alors, écrit plus tard Stendhal ; mon horreur pour le vil allait jusqu'à la passion au lieu de m'en amuser, comme je le fais aujourd'hui des actions de la cour… (20). " Cette attitude moqueuse et souriante est aussi celle de Mme de Charrière, l'amie de Benjamin Constant : " Toutes les opinions de mme de Charrière reposaient sur le mépris de toutes les convenances et de tous les usages. Nous nous moquions à qui mieux mieux de tous ceux que nous voyions : nous nous enivrions de nos plaisanterie et de notre mépris de l'espèce humaine… (21)."


La forme la plus modérée et la plus fréquente du mépris individualiste est l'indifférence au jugement des hommes. C'est le sperne te sperni. Stendhal regarde ce sentiment comme une primordiale condition de bonheur et d'indépendance. " Je n'aurai rien fait pour mon bonheur particulier, tant que je ne serai pas accoutumé à souffrir d'être mal dans une âme, comme dit Pascal. Creuser cette grande pensée, fruit de Tracy (22)."


Dédaigneux de l'opinion en général, l'individualiste honore d'un mépris spécial l'opinion de certains groupes qui le touchent de plus près, qu'il connaît bien et dont il a pénétré à fond les petitesses, les hypocrisies et les mots d'ordre.


Le mépris de l'individualiste pour les groupes s'oppose au mépris des groupes pour le non-conformiste, pour l'indépendant, pour l'irrégulier, pour celui qui vit en marge de son monde. Le mépris des groupes est un mépris grégaire dispensé selon les préjugés selon ce qu'on croit exigé par l'intérêt ou le bon renom du corps, ou ce qu'on fait semblant de croire tel. Le mépris de groupe est un mépris rancunier, vindicatif, qui ne lâche jamais son homme, car, comme on l'a dit avec justesse, " les individus pardonnent quelquefois, les groupes jamais." Le mépris de groupe est dicté par l'égoïsme de groupe. On méprise celui qui fait bande à part, se soustrait à l'esprit de corps et ne s'en soucie pas. - Le mépris individualiste est désintéressé et dicté seulement par une antipathie intime pour la bassesse et l'hypocrisie ; il oublie volontiers l'objet de son mépris et est accompagné de la sensation d'un immense éloignement entre soi et ce qu'on méprise et du désir de s'en tenir le plus éloigné possible : " Il n'y a pas trois jours que deux bourgeois de ma connaissance allant donner entre eux une scène comique de petite dissimulation et de demi-dispute, j'ai fait dix pas pour ne pas entendre. J'ai horreur de ces choses-là, ce qui m'a empêché de prendre de l'expérience. Ce qui n'est pas un petit malheur (23)."


Pour résumer ce que nous venons de dire du mépris individualiste, nous rappellerons que l'individualiste n'est pas a priori un contempteur de l'humanité. Car il fait des exceptions dans la bassesse générale. Il est seulement contempteur des groupes et de la mentalité de groupe.


L'indifférence de l'individualiste est réactive, comme son mépris. Son impassibilité est une impassibilité acquise et devenue une méthode de vie. Son vœu est celui formulé par Leconte de Lisle :

Heureux qui porte en soi, d'indifférence empli,
Un impassible cœur sourd aux rumeurs humaines,
Un gouffre inviolé de silence et d'oubli.


*


* *


Après avoir décrit la sensibilité individualiste dans quelques-uns de ses traits les plus importants, on peut maintenant se demander chez quel espèce de type humain se manifeste de préférence cette sensibilité.


C'est au type sensitif (M. Ribot) qu'appartiennent incontestablement la majorité des individualistes. Exemples : Benjamin Constant, Vigny, Amiel (24), dans la mesure où ce dernier représente la sensibilité individualiste. L'individualiste est généralement un " sensitif supérieur " (M. Ribot); un contemplatif, un méditatif, un adepte de l'observation sociale et de l'analyse personnelle.


Mais la sensibilité individualiste se rencontre aussi chez ce type mixte que M. Ribot nomme sensitif-actif. Tel est Stendhal. Il ne borne pas son égotisme à l'analyse personnelle. " S'il l'emploie, écrit M. C. Strienski, c'est un moyen dont il use pour ne pas s'égarer dans la chasse au bonheur, et pour lui le bonheur ne consiste pas à se promener avec une langueur dolente dans l'enceinte réduite de son moi : il n'oublie pas de vivre à se regarder vivre. Il ne donne d'attention à son âme qu'autant qu'il faut pour ne pas s'abuser sur ses facultés, pour obtenir d'elles tout le service qu'elles peuvent rendre et ne pas espérer d'elles un service qu'elles ne sauraient fournir. Il est convaincu que sans esprit juste il n'y a pas de bonheur possible. Il écrit : " La vraie science, en tout, depuis l'art de faire couver une poule d'Inde jusqu'à celui de faire le tableau d'Atala de Girodet, consiste à examiner avec le plus d'exactitude possible les circonstances des faits ; " voilà cette logique stendhalienne sur laquelle on s'est tellement mépris. Elle est, avant tout, un instrument d'action, non de contemplation (25). Tel est l'égotisme stendhalien. - La sensibilité individualiste peut se rencontrer aussi, mais plus rarement, chez les actifs, les manieurs de grandes affaires et les meneurs d'hommes. L'action s'accompagne chez eux d'une sorte de dilettantisme supérieur et de détachement nietzschéen. Tel est le portrait que M. Barrès fait de Disraeli : " Si Disraeli, mieux qu'aucun homme, sut jouer de la société, ce fut toujours un jeu, c'est-à-dire une action passionnée, mais désintéressée, quand même! Poète, dandy, ambitieux manieur d'hommes, ce méprisant Disraeli gardait le don de mettre chaque chose à son plan : il ne dépendit jamais de rien (26)."


D'un autre point de vue et en se servant d'une distinction nietzschéenne reprise par M. Seillière (27), on pourrait distinguer deux types d'individualistes selon que prédomine en eux la sensibilité dionysiaque (impulsive, passionnée, instable) ou la sensibilité apollinienne (pondérée, harmonique, réfléchie, aboutissant à un individualisme stoïque).


La sensibilité individualiste, surtout la nuance sensitive et passionnée, a été souvent qualifiée de pathologique. Cela ne signifie pas grand chose. Car nous paraissons toujours anormaux à ceux qui ne sentent pas comme nous. La prétention d'appeler pathologique une attitude sentimentale qu'on ne partage pas est une prétention de moraliste. En dépit de l'incapacité sociale que quelques-uns (M. Seillière) (27) leur ont reprochée, les individualistes ont vécu, ils se sont tirés d'affaire à peu près comme les autres et même mieux que les autres, ils ont eu leurs peines et leurs joies ; comme les autres et même mieux que d'autres, ils ont extrait de leur vie tout ce qu'elle contenait de saveur, même amère, et ils sont arrivés en fin de compte au même terme. - Pourquoi les blâmer? Pourquoi les déprécier? Pourquoi les plaindre, ce qui est une façon indirecte de les déprécier?


A notre époque où la sensibilité sociale et solidariste triomphe ou sévit, comme on voudra, la sensibilité individuelle plaira par contraste. Elle plaira du moins à ceux qui aiment à cultiver l'exception, la " différence " humaine.


NOTES DE PALANTE :
(1) Benjamin Constant, Adolphe.
(2) Vie de Henri Brulard, p.177-179.
(3) Vie de Henri Brulard, p.248.
(4) Amiel, Journal intime, II, p.192.
(5) Amiel, Journal Intime, II, p. 205.
(6) Vigny, Lettre à Lord X…
(7) Stendhal, Vie de Henri Brulard, p.110.
(8) Benjamin Constant, Journal intime, p. 43.
(9) Voir Benjamin Constant, le Cahier rouge et le Journal intime. - Stendhal, Vie de Henri Brulard et Souvenirs d'égotisme.
(10) Benjamin Constant, le Journal intime, p. 80.
(11) Souvenirs d'égotisme, Ecrit de Civita Vecchia.
(12) Faust, deuxième partie, acte II.
(13) Stendhal, Vie de Henri Brulard, p. 226.
(14) On remarquera que nous ne contestons pas l'utilité de la solidarité comme moyen pratique d'émancipation individuelle ou collective, comme arme défensive ou offensive contre certaines tyrannies et certains arbitraires.
(15) Pages libres, numéro du 25 janvier 1908 : Entretien sur la démocratie.
(16) Sainte Beuve, Volupté, p. 205.
(17) Stendhal, Souvenirs d'égotisme.
(18) Souvenirs d'égotisme, p.71.
(19) Vie de Henri Brulard, p. 98.
(20) Souvenirs d'égotisme, p. 32.
(21) Benjamin Constant, Le cahier Rouge, p.44.
(22) Stendhal, Journal, p. 113.
(23) Vie de Henri Brulard, p. 92.
(24) Amiel est par certains côtés un mystique. - Il est vrai qu'on peut regarder le mysticisme comme une espèce d'individualisme, l'individualisme religieux.
(25) C. Stryienski, Soirées du Stendhal-Club ( Avant-ptopos, p. XVII).
(26) Barrès, l'Ennemi des lois, p. 167.
(27) E Seillière, Apollon ou Dionysos.
(28) E. Seillière, Apollon ou Dionysos, - et L'Egotisme pathologique de Stendhal (Revue des Deux Mondes, 1906).


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Re: George Palante

Messagepar TouF » 04 déc. 2009, 19:56

Je me suis retrouvé dans ce deuxieme texte au plus au point!...
2) AMITIE ET SOCIALITE
Ce texte est paru pour la première fois sous forme d'article en 1905 dans la Revue philosophique.




Je prends ici le mot socialité dans le sens très général que lui donnent certains auteurs qui l'ont mis à la mode (1). Socialité est ici synonyme d'association, solidarité, altruisme; il désigne le fait de se grouper, de se tasser, de s'agglomérer; il désigne encore par suite l'ensemble des sentiments auxquels ce rapprochement donne naissance dans la conscience des unités composantes.


Il nous a semblé utile d'insister un peu sur les rapports de l'amitié et de la solidarité. Les effets de l'une et de l'autre ne doivent pas être confondus, bien qu'ils l'aient été quelquefois. Un exemple de cette confusion, se trouve dans le livre de Sir John Lubbock: Le bonheur de vivre. Parlant des bienfaits de l'amitié, Sir John Lubbock reproche à Emerson de les avoir méconnus et d'avoir calomnié l'amitié. " Je ne comprends pas, dit-il, l'idée d'Emerson pour qui les hommes s'abaissent en se réunissant. " Ailleurs, du reste, il répète: " Presque tout le monde descend en s'assemblant... Toute association doit être un compromis et, ce qui est pire, la fleur même et l' arôme de la fleur de chacun des beaux caractères disparaissent lorsqu'ils approchent l'un de l'autre. " - " Quelle triste pensée ! En est-il réellement ainsi ? Doit-il en être ainsi ? Et si cela était, les amis nous seraient-ils de quelque avantage? J'aurais pensé, moi, que l'influence des amis était exactement inverse, que la fleur s'épanouirait et que ses couleurs deviendraient plus brillantes, stimulées par la chaleur et le soleil de l'amitié. " - Il y a ici, ce nous semble, un malentendu de la part de Sir John Lubbock qui interprète mal la pensée d'Emerson. Ce malentendu résulte de ce que Sir John Lubbock ne distingue pas comme il le faudrait les effets de l'association et ceux de l'amitié, mais à l'association, à ces " accointances superficielles " dont parle Montaigne, à ce que nous appellerons ici le groupement ou la socialité. Au contraire, Emerson a insisté plus que personne sur les différences qui séparent l'amitié de l'association. Il a montré que, si l'association est trop souvent pour l'individualité une cause d'affaiblissement, l'amitié, cette mystérieuse affinité des âmes, exalte et vivifie ce qu'il y a de plus intime et de plus pré-cieux en elle. Autant Emerson envisage l'association sous un angle pessimiste, autant il exalte l'amitié et son action sur les âmes.


" Il est un observateur bien épais, dit-il, celui-là à qui l'expérience n'a pas appris à croire à la force et à la réalité de cette magie aussi réelle, aussi inéluctable que les lois de la chimie... Un homme fixe les yeux sur vous, et les tombes de la mémoire rendent leurs morts, ensevelis là ; il faut que vous livriez les secrets que vous êtes malheureux de garder ou de trahir. Un autre survient, vous ne pouvez plus parler, et vos os semblent avoir perdu leurs cartilages ; l'entrée d'un ami nous donne de la grâce, de la hardiesse ou de l'éloquence ; et certaines personnes s'imposent à notre souvenir par l'expansion transcendante qu'elles ont donné à notre pensée et par la nouvelle vie qu'elles ont allumée dans notre sein.


" Qu'y a-t-il de meilleur que d'étroites relations d'amitié, quand elles ont pour base ces racines pro-fondes ? La possibilité de joyeuses relations entre quelques hommes est une réponse suffisante au sceptique qui doute des facultés et des forces humaines... Je ne sais ce que la vie peut offrir de plus satisfaisant que cette entente profonde qui subsiste, après de nombreux échanges de bons offices, entre deux hommes vertueux, dont chacun est sûr de lui-même et sûr de son ami. C'est un bonheur qui ferait ajourner tous les autres plaisirs et qui fait bon marché de la politique, du commerce et des églises. Car, lorsque les hommes s'assemblent comme ils devraient le faire, chacun d'eux bienfaiteur, pluie d'étoiles, habillé de pensées, d'actes, de talents, cette réunion serait la fête de la Nature (2)... "


La différence des effets de la sociabilité et de l'amitié s'explique par leur différence de nature.


Autre chose est l'association ou socialité, lien vague, anonyme, extérieur à l'individu ; autre chose est l'amitié, lien sympathique entre deux individus que rapprochent d'intimes affinités de sensibilité ou d'intellectualité.


Il y a dans toute société quelque chose d'imposé et d'artificiel. Qu'elle soit accidentelle ou permanente, et quelles que soient les causes qui lui ont donné naissance (intérêt, contrainte, coutume, tradition, éducation, etc), une société est un milieu intellectuel et moral qui s'impose à l'individu et qui exerce plus ou moins despotiquement son action sur lui. Une société, quelle qu'elle soit, tient peu de compte de la spontanéité de l'individu et la traite même en ennemie. L'amitié est au contraire un sentiment essentiellement spontané. Qu'elle se noue d'un choc et par une sorte de coup de foudre, comme l'amitié de Montaigne et de la Boétie, ou qu'elle se forme lentement sous l'action du temps et de l'absence, par une sorte de cristallisation analogue à celle qui se trouve décrite dans les premières pages de Dominique, l'amitié semble jaillir du fond même des êtres qu'elle unit. " D'un germe imperceptible, d'un lien inaperçu, d'un adieu, monsieur, qui ne devait pas avoir de lendemain, elle (l'absence) compose avec des riens, en les tissant je ne sais comment, une de ces trames vigoureuses sur lesquelles deux amitiés viriles peu-vent très bien se reposer pour le reste de leur vie, car ces attaches-là sont de toute durée. Les chaînes composées de la sorte à notre insu, avec la substance la plus pure et la plus vivace de nos sentiments, par cette mystérieuse ouvrière, sont comme un insaisissable rayon qui va de l'un à l'autre et ne craignent plus rien, ni des distances, ni du temps. Le temps les fortifie, la distance peut les prolonger indéfiniment sans les rompre. Le regret n'est, en pareil cas, que le mouvement un peu plus rude de ces fils invisibles attachés dans les profondeurs du cœur et de l'esprit et dont l'extrême tension fait souffrir. Une année se passe. On s'est quitté sans se dire au revoir; on se retrouve, et pendant ce temps l'amitié a fait en nous de tels progrès que toutes les barrières sont tombées, toutes les précautions ont disparu. Ce long intervalle de douze mois, grand espace de vie et d'oubli, n'a pas contenu un seul jour inutile, et ces douze mois vous ont donné tout à coup la besoin mutuel des confidences, avec le droit plus surprenant encore de vous confier (3). "


Emerson a bien rendu, lui aussi, ce caractère spontané de l'amitié. " Faut-il chercher l'ami si impatiemment ? Si nous sommes apparentés, de quelque façon, nous nous rencontrerons. Dans le monde ancien, il était de tradition qu'aucune métamorphose ne pouvait cacher un dieu à un autre dieu, et un vers grec dit : Les dieux ne sont pas inconnus les uns aux autres. Les amis aussi suivent les lois de la divine nécessité; ils gravitent l'un vers l'autre et ne peuvent faire autrement. "


Spontané, ce lien est par là même souverainement libre. Il ne ressemble en rien aux petites servitudes conventionnelles, aux assujettissements qui composent la tactique sociale et qui s'adressent aux côtés les plus superficiels de l'individu. " Ces relations, dit Emerson, ne sont pas arbitraires, elles sont consenties. Il faut que les dieux s'asseyent sans sénéchal dans notre Olympe et s'y installent par une divine supériorité. La société est gâtée s'il faut prendre des peines pour la rassembler, s'il faut réunir des hôtes trop éloignés, trop dissemblables. Une telle réunion n'est qu'un bavardage, une contorsion malfaisante, vile, dégradante, fût-elle même composée des meilleurs esprits. Chacun rentre ce qu'il a de meilleur, et tous les défauts sont mis en état de pénible activité, comme si les Olympiens se réunissaient pour échanger leurs tabatières (4). "


La platitude de ces relations n'offre même pas la caricature de l'amitié et n'en présente que le repoussoir. Sir John Lubbock lui-même, malgré le malentendu que nous avons signalé, marque la distinction qu'il faut faire entre amitié et socialité. " Il est bien sans doute, dit-il, d'être courtois et attentionné envers chacun de ceux avec qui nous sommes en rapport : mais les prendre pour amis est autre chose. Quelques-uns semblent faire d'un homme leur ami ou tentent de le faire, parce qu'il est leur voisin, parce qu'il est dans les mêmes affaires, parce qu'il voyage sur la même ligne de chemin de fer. On ne pourrait commettre de plus grosse faute. Ceux-là sont seulement, comme le dit Plutarque, les idoles et les simulacres de l'amitié (5)."


L'amitié est un sentiment essentiellement particulariste, exclusif et par là même, jusqu'à un certain point, antisocial. Ce délicat contact des âmes a horreur des promiscuités grégaires. Toute intervention de l'esprit de troupeau lui porte atteinte et le fait cesser. J'ai souvent remarqué que, dans un entretien où s'était établie cette délicate communication entre deux intelligences et deux sensibilités, la venue d'une tierce personne suffisait pour rompre le charme et faire évanouir le mystérieux courant sympathique. La conversation prend de suite un tour banal et retombe aux vulgarités des communes accointances. Dès que ce tiers est entré en scène, tout s'est amoindri et enlaidi. Il y a place maintenant pour la raillerie, pour la médisance et la méchanceté, pour les alarmes de la vanité, pour l'hostilité toujours en éveil dans les cœurs. Deux se mettent contre un. Il y a déjà là un commencement de coalition grégaire. Il y a une possibilité de défiance, de dénigrement et de moque-rie. Il y a déjà le germe de toute la socialité. Sainte -Beuve a admirablement rendu ce qu'a d'angoissant cette rupture soudaine des mystérieuses affinités qui s'établissent pour un instant privilégié entre quelques âmes d'élite. " Je compris que quelque chose s'accomplissait en ce moment, se dénouait dans ma vie ; qu'une conjonction d'étoiles s'opérait sur ma tête ; que ce n'était pas vainement qu'à cette heure, en cet endroit réservé, trois êtres qui s'étaient manqués jusque-là et qui sans doute ne devaient jamais se retrouver ensemble, resserraient leur cercle autour de moi. Quel changement s'introduisit par cette venue de Mme R...! Oh! ce qu'on se disait continua d'être bien simple et en apparence affectueux. Pour moi, en qui toutes vibrations aboutissaient, il m'était clair que les deux premières âmes de sœurs s'éloignèrent avec un frémissement de colombes blessées sitôt que la troisième survint; que cette troisième se sentit à la gêne aussi et tremblante, quoique légèrement agressive; il me parut que la pieuse union du concert ébauché fit place à une discordance, à un tiraillement pénible et que nous nous mîmes, tous les quatre, à palpiter et à saigner (6). " A vrai dire, ces subtiles nuances de sentiment n'appartiennent pas en propre à l'amitié ; elles peuvent être engendrées par d'autres sentiments, l'amour par exemple ; elles sont si complexes que tous les sentiments et toutes les puissances de l'âme semblent y entrer. Quoi qu'il en soit, il est certain que l'amitié présente un type accompli et fréquent de ces intimes communications spirituelles.


Ces caractères : spontanéité, liberté, intimité pro-fonde, font de l'amitié un sentiment essentiellement individualiste. - Individualiste, l'amitié l'est en ce qu'elle fait appel à ce qu'il y a de plus individuel dans la personnalité, en ce qu'elle est fondée sur les qualités les plus intimes et sur les affinités individuelles (parfois aussi sur les contrastes) les plus pro-fondes. On oppose l'amitié à l'égoïsme, et on a rai-son : car il y a un certain égoïsme plat et vulgaire qui est l'ennemi né de l'amitié. Mais, d'autre part, l'amitié ne va pas sans un intense sentiment de l'individualité, sans une originalité bien tranchée des deux moi en présence, sous un certain égoïsme supérieur qui s'abstrait de la banale sympathie ambiante et qui va chercher l'être qui lui donnera la réplique, qui le complétera, le stimulera et l'exaltera. Stirner a raison de dire en ce sens que c'est l'égoïste qui est le plus capable d'amitié. Au contraire, le banal altruiste enveloppe tous les hommes dans sa sympathie ; mais il est incapable de s'attacher à ce qu'il y a d'intime et de précieux dans une individualité. Dans l'amitié la plus étroite, les deux moi restent en présence, bien distincts, à la fois liés et opposés l'un à l'autre. Montaigne, il est vrai, parle de cette amitié dans laquelle " les accointances et familiarités se mêlent et se confondent l'une en l'autre d'un mélange si universel qu'elles s'effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes (7)." - Mais, selon nous, Nietzsche n'a pas été moins perspicace quand il a relevé ce germe de lutte qui subsiste dans l'amitié et qui est pour elle en quelque sorte ce que la lutte des sexes est pour l'amour. " Il faut honorer l'ennemi dans l'ami... Peux-tu t'approcher de ton ami sans passer à son bord ? - En son ami, on doit voir son meilleur ennemi. - C'est quand tu luttes contre lui que tu dois être le plus près de son cœur... (8)." Jusque dans l'amitié et peut-être surtout dans l'amitié se manifeste l'intime volonté de puissance de l'individu avec l'inconscient ascendant qu'elle exerce sur son entourage. " Je l'aimais, dit Amaury dans Volupté, en parlant de la forte personnalité du comte de Couaen, je l'aimais d'une amitié d'autant plus profonde et nouée que nos natures et nos âges étaient moins semblables. Absent, cet homme énergique eut toujours une large part de moi-même ; je lui laissai dans le fond du cœur un lambeau saignant du mien, comme Milon laissa de ses membres dans un chêne. Et j'emportai aussi des éclats de son cœur dans ma chair (9)."


Ce côté lutte qui se rencontre dans l'amitié la plus étroite et la plus profonde exclut toutefois la défiance, ce sentiment caractéristique de la socialité ordinaire, et se concilie avec la plus noble con-fiance en l'ami. Les hommes en société rappellent toujours ce troupeau de porcs-épics dont parle Schopenhauer, qui se serrent les uns contre les autres par crainte du froid, mais qui se défient toujours de leurs piquants. Au contraire, l'amitié, par l'absolue con-fiance des cœurs amis, s'oppose à ces accointances grégaires : la politesse et les belles manières, qui ne sont, suivant la remarque du même philosophe, qu'un compromis entre le besoin de socialité et la défiance naturelle à des êtres qui ont de si nombreuses qualités repoussantes et insupportables. L'amitié, sentiment individualiste, est par là même un sentiment électif et aristocratique :





Je veux qu'on me distingue, et pour le trancher net L ' ami du genre humain n'est pas du tout mon fait.





dit Alceste à Philinte qui aime tous les hommes et qui est l'être sociable par excellence. Au contraire l'âme discrète, haute et réservée d'Alceste est faite pour comprendre la véritable amitié.


Elective et aristocratique, l'amitié est un senti-ment de luxe. Elle demande des âmes d'une trempe spéciale, d'un métal particulièrement robuste, délicat et vibrant. Dans une civilisation avancée, elle requiert peut-être, pour prendre son plein épanouissement, une culture supérieure de l'intelligence et de la sensibilité. M. de Roberty regarde avec raison l'amitié comme un art (10). L'amitié est en effet, comme l'art, un luxe ; comme l'art aussi elle implique un choix; elle distingue son objet et veut aussi être distinguée. Or le plaisir de se distinguer ou d'être distingué est au fond de toute beauté et de toute manifestation de la beauté. La politesse, ce que Schopenhauer appelle les " belles manières " sont la menue monnaie de l'altruisme. L'amitié est faite de la substance la plus précieuse des âmes qu'elle unit ; elle est le culte de la belle individualité. L'amitié est un principe d'individualisation ; par là elle est un principe d'aristocratisation. Par là encore, elle s'oppose à la socialité dont les tendances vont au conformisme et au nivellement, à la stagnation des intelligences et des sensibilités.


Les différences qui séparent l'amitié et la socialité vont jusqu'à établir entre elles une véritable antinomie, qui n'est d'ailleurs qu'un des aspects de l'antinomie foncière qui semble exister entre l'individu et la société.


Sur tous les domaines de l'activité humaine, la société s'efforce de réduire, d'absorber, de mater l'individualité. Nous avons dit plus haut que ces délicates et intimes communications d'âmes que sont les affections électives sont vite flétries par les courants grégaires.


Il y a plus. On peut dire que les sociétés organisées, groupe, clan ou corps, voient d'un œil jaloux et tiennent en suspicion plus ou moins ouverte de tels sentiments, précisément parce qu'ils sont particularistes, électifs, individuels. M. de Roberty se trompe selon nous quand il semble croire (11) que la sociabilité et les sentiments électifs comme l'amitié et l'amour procèdent d'une même source et qu'ils se corroborent l'un l'autre. La vérité est qu'ils se contrarient et se combattent. La société a toujours eu une tendance à réglementer l'amour et à sur-veiller l'amitié. L'esprit social ou grégaire ne tolère pas les affections privées qu'autant quelles se subordonnent à lui. Il lui semble que l'individu dérobe quelque chose à la société quand il trouve sa force et sa joie dans un sentiment qui échappe à la réglementation sociale. Il lui semble qu'il y a là un égoïsme condamnable, un vol fait à la société. Voyez les gens imbus de l'esprit de corps, de clan, de groupe. Leurs amitiés, si on peut parler ici d'amitié, ne sont qu'un aspect et une dépendance de l'esprit de corps. Il y a ici camaraderie, relations de collègue à collègue, et c'est tout. Tant que l'homme dont ils se disent l'ami est bien vu dans le groupe, tant qu'il ne commet rien contre la disciple ou l'étiquette du groupe, les bonnes relations se maintiennent. Mais supposez qu'une circonstance place leur ami en conflit avec le groupe; supposez qu'une de ses paroles ou un de ses actes ait choqué d'une manière ostensible le code admis par la société ; aussitôt c'en est fait de l'amitié. Un roman récent (12), d'ailleurs sans grande valeur psychologique, donne une intéressante peinture de la camaraderie qui règne dans un corps et qui non seule-ment diffère de l'amitié, mais encore étouffe toute véritable amitié. C'est, dit l'auteur, " un état d'isolement réel, entouré d'hommes avec lesquels les relations ne doivent jamais dépasser les limites des rapports de cérémonie et dont l'attention perpétuellement à l'affût ne cherche qu'à découvrir chez des camarades le point faible dont ils pourraient tirer parti. Voilà ce qu'on appelle la camaraderie, si vantée dans l'armée. - Vivre réunis dans les mêmes conditions, être contraints de se fréquenter continuellement, de sortir de compagnie, d'observer les uns vis-à-vis des autres les formes extérieures d'une élégante politesse, paraître ensemble au service, au casino et dans tous les établissements possibles, voilà ce qu'on entendait par la camaraderie... Mais que faisait-on du besoin d'intimité des sentiments, de cordialité réciproque et de l'affection qui doit porter chacun à aider son voisin, sans jamais chercher à lui nuire et à lui jouer de mauvais tours ? A ce point de vue, il devenait dérisoire, ce beau mot de " camaraderie ", et combien vide de sens !... " La camaraderie n'est qu'une forme de l'esprit de caste, avec ses exigences, ses ostracismes, ses jalousies, ses défiances et ses susceptibilités ombrageuses.


- Au fond de toute camaraderie, de toute sociabilité grégaire se trouve un sentiment commun et fondamental: la peur. Peur de l'isolement ; peur du groupe et de ses sanctions ; peur de l'imprévu. Contre cet imprévu, contre les hostilités possibles, un cherche un recours dans le voisin: " on se serre les coudes ", suivant l'expression courante qui exprime si bien ce besoin de sociabilité veule et peureuse. Maupassant note cette " jalousie soupçonneuse, contrôleuse, cramponnante des êtres qui se sont rencontrés et qui se croient enchaînés l'un à l'autre (13)...". Dans un corps de fonctionnaires, ce besoin de sociabilité veule est dominé par la crainte de la délation, de la mauvaise note. Qu'on se rappelle dans le roman de Vergniol : l'Enlisement, les fonctionnaires du chef-lieu fréquentant le cercle bien pensant et bien noté où " la Préfecture aimait à les voir entrer pour les surveiller en bloc." L'amitié, sentiment individualiste, ignore ces calculs peureux et ces associations de lâchetés. Dans l'amitié, l'intime pénétration des individualités exclut cette duperie collective, ce mensonge mutuel qui est la loi de toute vie sociale et qui fait que l'individu croit n'être rien sans les autres. Emerson se moque avec raison de cette illusion destructive de l'individualité. " Notre dépendance de l'opinion, dit-il, nous conduit à un respect servile du grand nombre. Les partis politiques se retrouvent à des réunions nombreuses. Plus le concours de monde est grand, - à chaque nouvelle bannière annonçant la société d'une autre ville, le jeune patriote se sent plus fort de ces milliers de têtes et de bras."


C'est pourquoi ce n'est pas seulement avec la camaraderie, c'est avec toutes les formes de solidarité que l'amitié se trouve en rapport antinomique. La solidarité est un sentiment anti-individualiste. L'homme qui agit sous l'empire de la solidarité compte pour peu de chose l'individu en tant que tel. Les sentiments solidaristes sont des sentiments anonymes, impersonnels, abstraits, c'est-à-dire que ce ne sont pas des sentiments. Le type de ces pseudo-sentiments, ce sont ces sentiments qui font qu'on ouvre son cœur à une corporation tout entière. Ces sentiments sont le triomphe du poncife, du banal, de l'officiel et du faux. Ce sont les sentiments que peut éprouver un préfet, par exemple, pour une société de gymnastique ou pour une fanfare qu'il est en train de haranguer, pour un comice agricole ou un comité politique qu'il préside ou qu'il reçoit. Tout sentiment qui a pour objet un troupeau humain est forcément superficiel. à fleur d'âme, pour ainsi dire. Il perd en profondeur ce qu'il gagne en étendue.


La solidarité trouve son expression la plus abs-traite dans l'amour de l'humanité, dans ce qu'on appelle maintenant d'un mot que la critique de Stirner a vulgarisé : l'humanisme. - L'humanisme s'opposera donc à l'amitié de la même manière et pour les mêmes raisons que la solidarité.


Comme cette dernière, l'humanisme est anti-individualiste. L 'humanisme est le culte de l'homme en général, de l'espèce homme. Mais l'humanisme hait l'individu. Il ne le connaît que pour le honnir. On peut appliquer à l'humanisme ce que Stirner dit de l'amour chrétien du Pur-Esprit. " Aimer l'individu humain, en chair et en os, ne serait plus un amour " spirituel ", ce serait une trahison envers l'amour " pur ". Ne confondez pas en effet avec l'amour pur cette cordialité qui sert amicalement la main à chacun ; il en est précisément le contraire, il ne se livre en toute sincérité à personne, il n'est qu'une sympathie toute théorique, un intérêt qui s'attache à l'homme en tant qu'homme et non en tant que personne. La personne est indigne de cet amour, parce ce qu'elle est égoïste, qu'elle n'est pas l'Homme, l'idée à laquelle seule peut s'attacher l'intérêt spirituel. Les hommes comme vous et moi ne fournissent à l'amour pur qu'un sujet de critique, de raillerie et de radical mépris; ils ne sont pour lui, comme pour le prêtre fanatique, que de l' " or-dure ", et pis encore (14)." C'est ainsi que l'humanisme spiritualise la sympathie, qu'il la détache de l'individu, en un mot qu'il la désindividualise. L'humanisme est une invasion de l'esprit prêtre sur le terrain du sentiment. C'est une spiritualisation de l'amour. C'est la froideur glaciale du règne de l'Esprit. C'est la dureté de cœur du prêtre ou de la nonne qui n'ont d'affection pour rien, hormis Dieu.


C'est en vertu de ce grand principe de l'humanisme que l'individu en tant que tel est en suspicion et en haine à ces grandes collectivités qui s'érigent en autorité morales supérieures et qui prétendent l'annihiler et l'absorber: la Société, l'Etat, etc. Elles cherchent à détruire autant que possible les relations privées d'homme à homme, ce que Stirner appelle le libre " commerce " des individus, par opposition à la société. - Autre chose en effet est le libre commerce d'individu à individu, commerce égoïste, soustrait à la réglementation sociale, commerce où les individus n'engagent qu'eux-mêmes, comme ils veulent, quand ils veulent, pour le temps qu'ils veulent; autre chose est la société, qui est une cristallisation des relations sociales, cristallisation qui fixe l'individu dans une forme géométrique donnée, définitive, immuable, identique pour tous les cristaux intégrants qui sont les membres de l'association. La société s'oppose autant qu'elle le peut au libre commerce des individus. La société ressemble à une prison dans laquelle les prisonniers ne doivent pas communiquer entre eux. " Les prisonniers, dit Stirner, ne peuvent entrer en relations entre eux que comme prisonniers, c'est-à-dire autant seulement que les règlements de la prison l'autorisent; mais qu'ils commercent d'eux-mêmes, entre eux, c' est ce que la prison ne peut permettre. Au contraire, elle doit veiller à ce que des relations égoïstes, purement personnelles, ne s'établissent. - Que nous exécutions en commun un travail, que nous fassions ensemble manœuvrer une machine, la prison s'y prête bien volontiers. Mais que j'oublie que je suis un prisonnier et que je lie commerce avec toi qui l'oublies aussi, voilà qui met la prison en danger; il ne faut pas que cela se fasse : il ne faut pas que cela soit permis. "


L'amitié peut être regardée comme le type de ces sentiments spontanés et individuels, de ce libre commerce des " Uniques " dont parle Stirner. " Moi aussi, j'aime les hommes, dit-il, mais je les aime avec la conscience de l' égoïsme. Je les aime parce que l'amour me fait heureux, j'aime parce qu'aimer m'est naturel, me plaît. Je ne suis pas philanthrope comme le Rodolphe des Mystères de Paris, le prince philistin, magnanime et vertueux, qui rêve le supplice des méchants, parce que les méchants le révoltent (15)... "


Les êtres les plus épris d'isolement, les plus repliés sur eux-mêmes, les plus ombrageux, les plus rétifs en face du joug social, ont senti le plus vive-ment l'amitié. Le solitaire Obermann écrit à un ami : " Vous êtes le point où j'aime à me reposer dans l'inquiétude qui m'égare, où j'aime à revenir lorsque j'ai parcouru toutes choses et que je me suis trouvé seul dans le monde (16)." Plus d'une fois il fait ressortir le contraste entre l'horreur que lui inspire la vie sociale et la douce intimité de l'amitié.


L 'égotiste asocial ou antisocial est très capable d'amitié. Autant l'humanisme est froid, sec, indifférent ou hostile à l'individu et aux affections et aux intérêts individuels, autant l'individualisme négateur des entités sociales est affectueux, cordial, amical vis-à-vis des individus. Il ouvre les cœurs à la libre sympathie d'individu à individu qu'il place dans une sphère supérieure aux abstractions humanitaires et aux égards conventionnels de la sociabilité courante.





NOTES DE PALANTE
(1) Par exemple M. de Roberty (2).
(2) Emerson, Sept Essais, traduits par J. Will, p.200.
(3) Dominique, Paris, 1863, p. 21-22.
(4) Emerson, Essais, p.201.
(5) Sir John Lubbock, Le bonheur de vivre, p.94 (Paris, Félix Alcan).
(6) Sainte-Beuve, Volupté, p.267.
(7) Montaigne, Essais, Livre II, chap. XXVII.
(8) Nietzsche, Zarathoustra, éd. Du Mercure de France, p.77.
(9) Sainte-Beuve, Volupté, p.264.
(10) Voir le Nouveau programme de Sociologie, Paris, Félix Alcan, 1904, p.117 et 199.
(11) Nouveau programme de Sociologie, Paris, Félix Alcan, 1904, p.124.
(12) Bilse, Petite garnison.
(13) Maupassant, Sur l'eau.
(14) Stirner, l'unique et sa propriété, p.27.
(15) Stirner, l'unique et sa propriété.
(16) Obermann, Lettre IV.


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Re: George Palante

Messagepar drÖne » 04 déc. 2009, 20:50

" Je n'ai pas d'idéal social. Je crois que toute société est par essence despotique, jalouse non seulement de toute supériorité, mais simplement de toute indépendance et originalité. J'affirme cela de toute société quelle qu'elle soit, démocratique ou théocratique, de la société à venir comme de celle du passé et du présent. - Mais je ne suis pas plus fanatique de l'individu. Je ne vois pas dans l'individu le porteur d'un nouvel idéal, celui qui incarne toute vertu. Je détruis toute idole et n'ai pas de dieu à mettre sur l'autel."
Il existe pourtant d'autres types de sociétés que les sociétés démocratiques ou théocratiques : ce sont les sociétés sans État, décrites par pas mal d'anthropologues. Les Indiens Guararani d'Amazonie, ou les Nuers du Nil, par exemple. Ce sont, de fait, des sociétés qui ne reposaient pas, à l'époque où elles ont été décrites, sur un centralisme étatique et bureaucratique (et par bureaucratique, il ne faut pas penser uniquement à la forme moderne de la bureaucratie, car les Incas avaient, par exemple un État très bureaucratisé, même sans connaitre l'écriture). Ce que je crois, c'est que le problème ce n'est pas la société (il n'existe aucun groupement humain qui n'ait été pleinement social dans l'histoire de notre espèce), mais les choix politiques faits par telle ou telle société, la forme étatique de la société étant sans doute la plus dangereuse que nous ayons inventé.

Tu devrais jeter un oeil à Pierre Clastres, anthropologue libertaire, que j'ai découvert grâce à LLB. Ca devrait te plaire, et Clastres ne tombe pas dans le piège classique de l'anarchisme qui consiste à critiquer la société pour ce que le pouvoir fait à la société. Il critique le pouvoir à partir de l'étude de sociétés sans Etat d'Amazonie, où les chefs ne sont même pas écoutés par les Indiens mais servent plutôt à des fonctions rituelles. Chez les Nuers du Nil (décrits dans les années 30 par E.E Evans-Pritchard), on retrouve le même phénomène avec les "chefs à la peau de léopard" qui ne servent à rien et ne sont pas plus respectés ni écoutés par leurs contemporains que n'importe qui d'autre, mais servent uniquement dans certaines circonstances rituelles. Ceci dit, la société Nuer reposait sur la guerre et la vendetta, et avait besoin de la guerre perpétuelle pour exister en tant que société... faut aimer.


drÖne
d'où, chose remarquable, rien ne s'ensuit...

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Ël Rapha
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Re: George Palante

Messagepar Ël Rapha » 05 déc. 2009, 00:34

Chef qui sert à rien d'accord, mais de personne [neuneu.gif]
Palante, Castres, déjà que j'ai pas fini twilight 'tain la culture c'est du boulot [mortderire.gif]



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TouF
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Re: George Palante

Messagepar TouF » 07 déc. 2009, 20:47

Pierre Clastre, cela me dit quelque chose... tu as du déjà en parler...
j'ai commencé à lire son interview (http://infokiosques.net/imprimersans2.p ... rticle=654)...
Le point de vue de l'ethnologue me parait bien complémentaire de celui de Palante.
(un peu comme dans l'interview de levi strauss où il parle de sa réponse aux existentialistes critiquant le structuralisme)
[respect.gif]


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