Max Stirner - l'Unique et sa Propriété

Ici, on discute des sciences de la nature, mais aussi des sciences humaines et sociales.

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TouF
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Max Stirner - l'Unique et sa Propriété

Messagepar TouF » 05 sept. 2007, 20:40

Après lecture de cette ouvrage polémique, à défaut de faire mes propres commentaires (on verra plus tard si...):
Stirner pose que le moi est unique, irréductible aux réalités et aux catégories dans lesquelles on cherche à l'enfermer et qu'il peut considérer tout le reste comme étant sa propriété. Dieu et l'Humanité n'ont basé leur cause sur rien qu'eux-mêmes. Je baserai donc ma cause sur Moi : aussi bien que Dieu, je suis la négation de tout le reste, je suis pour moi tout, je suis l'Unique. Ce Moi est encore tenu pour indéfinissable puisque toute définition l'inclurait dans une catégorie à laquelle on ne saurait le rapporter sans le mutiler.

Ce point de vue est obtenu par une critique radicale des positions défendues par les hégéliens de gauche et en particulier par Feuerbach. La critique de la religion effectuée par ce dernier aboutissait, on s'en souviendra, à anthropologiser la théologie, Dieu et la religion. Stirner s'insurge : on crée ainsi une nouvelle idole, l'Humanité, à laquelle le moi devra encore se soumettre. La critique de Stirner se poursuit ensuite pour englober jusqu'aux positions des révolutionnaires qui cherchent à soumettre l'Unique à la dictature de catégories abstraites. La Société, divinisée, à laquelle nous devons soumission et obéissance ; l'État qui n'a, affirme Stirner qu'un but : limiter , dompter, assujettir l'individu et le subordonner à quelque chose de général ; la Révolution elle-même, dernier avatar de la divinisation de la société, du général, du collectif et nouveau prétexte à l'oppression du Moi : Lorsque le communiste voit en toi l'homme et le frère, cela est conforme à l'avis que le communiste professe le dimanche. Selon l'avis qu'il professe tous les jours, il ne te considère aucunement comme homme tout court, mais comme un travailleur humain ou un homme travailleur. Le principe libéral anime le premier avis, dans le second se cache son caractère antilibéral. Si tu étais un "fainéant", il ne méconnaîtrait certes pas en toi l'homme mais il s'efforcerait de le purifier, en tant qu'homme paresseux, de la paresse et de te convertir à la foi selon laquelle le travail est la "destination et la vocation" de l'homme.

Le Moi doit donc entreprendre un long travail de réappropriation de soi et de découverte de son unicité, il doit s'extraire de cette gangue des idées générales et abstraites ou tout concourt à l'enfermer. Rien n'échappe à cette virulente critique : religion, morale, dieu, conscience, parti, devoirs et toutes ces bêtises dont on nous a bourré la cervelle et le cœur. Notons au passage combien l'analyse faite par Stirner de l'éducation a conservé toute sa puissance et à quel point les idéaux qu'il met en avant restent stimulants : On pousse les jeunes en troupeau à l'école (...) et quand ils savent par cœur le verbiage des vieux, on les déclare majeurs ; et encore : Toute éducation doit devenir personnelle (...) Ce n'est pas le savoir qui doit être inculqué, c'est la personnalité qui doit parvenir à son plein épanouissement (...) Le point de départ de la pédagogie ne doit pas être de civiliser mais de former des personnalités libres, des caractères souverains.

Au terme de cette critique, Stirner tente de refonder la vie sociale mais envisagée cette fois comme réunion d'égoïstes librement et volontairement associés, l'associationnisme. Ces associations, toujours résiliables, permettent au Moi de préserver sa souveraineté et son unicité et constituent pour Stirner les seules qui soient naturelles et acceptables.
http://perso.orange.fr/libertaire/archi ... tirner.htm
L'Unique et sa Propriété, dès sa publication, suscite un grand intérêt populaire et politique et connait régulièrement des regains d'intérêt, souvent dus à des divergences d'interprétation qui peuvent s'expliquer par des traductions très liées à des mouvements politiques variés. L'ouvrage l'Idéologie allemande de Karl Marx et Friedrich Engels (rédigé en 1846 et publié de façon posthume en 1932) est presque entièrement consacré à une critique polémique du livre de Stirner, ce "prophète de l'anarchisme contemporain", qui, comme Marx et Engels, appartenait au groupe des "hégéliens de gauche", et dont le radicalisme contestait par avance l'eschatologie marxiste du "matérialisme historique".

Stirner proclame que les religions et les idéologies se fondent avant tout sur des superstitions. Ainsi le nationalisme, l'étatisme, le libéralisme (sous sa forme classique et étatiste), le socialisme, le communisme ou encore l'humanisme sont dénoncés comme des superstitions. Il critique ainsi la conception du libéralisme façon XIXe siècle, qu'il appelle "religion d'État, la religion de l'« État libre »". Il rejette aussi bien le libéralisme politique qui implique, selon lui, une soumission à l'État, que le socialisme qui subordonne l'individu à la société.

Partisan de l'égoïsme, il oppose la société coercitive à l'association libre :

Le bien de cette « Société humaine » ne me tient pas au coeur, à moi l'égoïste ; je ne me dévoue pas pour elle, je ne fais que l'employer ; mais afin de pouvoir pleinement en user, je la convertis en ma propriété, j'en fais ma créature, c'est-à-dire que je l'anéantis et que j'édifie à sa place l'association des Égoïstes.
Posant le Moi en absolu, il refuse la notion de Droit naturel. Pour Stirner, les droits naturels de l'homme sont des chimères. On pourrait le définir comme une sorte d'anarchiste hobbésien, érigeant l'Ego en souverain absolutiste et anomique. Ainsi, il fait dériver la propriété non pas d'un droit, mais de la force :

Ce n'est point un droit extérieur à ma puissance qui me fait légitime propriétaire, mais ma puissance elle-même, et elle seule : si je la perds, l'objet m'échappe. Du jour où les Romains n'eurent plus la force de s'opposer aux Germains, Rome et les dépouilles du monde que dix siècles de toute-puissance avaient entassées dans ses murs appartinrent aux vainqueurs, et il serait ridicule de prétendre que les Romains en demeuraient néanmoins légitimes propriétaires. Toute chose est la propriété de qui sait la prendre et la garder, et reste à lui tant qu'elle ne lui est pas reprise ; c'est ainsi que la liberté appartient à celui qui la prend. La force seule décide de la propriété.
http://www.wikiberal.org/wiki/L%27Uniqu ... %A9t%C3%A9

Téléchargement de l'une edition electronique du livre:
format word: http://classiques.uqac.ca/classiques/st ... priete.doc
format pdf: http://classiques.uqac.ca/classiques/st ... priete.pdf
format rtf: http://classiques.uqac.ca/classiques/st ... priete.rtf

Un site que je n'ai pas encore lu
Max Stirner au sein de projet LSR:
http://www.lsr-projekt.de/poly/frms.html

un lien trouver sur les libertariens http://libertariens.cjb.net/
car maintenant il s'agit pour moi de trouver les points communs et divergences entre liberaux, libertariens et libertaires. :!:


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drÖne
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Re: Max Stirner - l'Unique et sa Propriété

Messagepar drÖne » 05 sept. 2007, 21:20

On pourrait le définir comme une sorte d'anarchiste hobbésien, érigeant l'Ego en souverain absolutiste et anomique. Ainsi, il fait dériver la propriété non pas d'un droit, mais de la force :

Ce n'est point un droit extérieur à ma puissance qui me fait légitime propriétaire, mais ma puissance elle-même, et elle seule : si je la perds, l'objet m'échappe. Du jour où les Romains n'eurent plus la force de s'opposer aux Germains, Rome et les dépouilles du monde que dix siècles de toute-puissance avaient entassées dans ses murs appartinrent aux vainqueurs, et il serait ridicule de prétendre que les Romains en demeuraient néanmoins légitimes propriétaires. Toute chose est la propriété de qui sait la prendre et la garder, et reste à lui tant qu'elle ne lui est pas reprise ; c'est ainsi que la liberté appartient à celui qui la prend. La force seule décide de la propriété.
http://www.wikiberal.org/wiki/L%27Uniqu ... %A9t%C3%A9


Merci, Touf, de relancer cette discussion avec un nouveau fil. Je n'ai pas assez lu Stirner pour le commenter sérieusement (honte à moi, l'ouvrage prêté par LLB traine encore dans ma bibliothèque, à peine entamé). Je souhaite juste réagir à ce dernier extrait cité par wikiliberal en signalant qu'à mon avis, la problématique de la propriété telle qu'elle est présentée, est biaisée par le fait qu'elle n'est envisagée que depuis le point de vue de celui qui "prend". Mais si on l'envisage du point de vue de celui qui donne un bien, alors elle prend une tournure bien différente. Mauss, l'anthropologue, a beaucoup parlé du don : des sociétés entières, durant des temps historiques fort longs, et dans des aires culturelles variées, ont fonctionné sur la logique des cycles du don - contre-don, et non sur la logique de la prédation. Si on pense la propriété du point de vue du don, qui est l'attribution volontaire (intentionnelle) d'un objet ou d'un service d'un individu à un autre (ou d'un groupe social à un autre), alors on retombe sur la loi, la règle ou la norme, et non plus sur la seule force. Car comme le signalait le philosophe Peirce, donner c'est un acte "légal", et non le fait de jeter par terre un objet que quelqu'un est susceptible de prendre. Donner, c'est un acte intentionnel qui confère un droit de propriété.

Donc la perspective qui ne voit dans la propriété que la force bute (et par conséquent le vol, donc l'absence de règle), est anthropologiquement inexacte (elle oublie des pans entiers de la vie de société réelles qui n'ont pas fonctionné uniquement sur le vol ou la force), et logiquement incomplète.

Bon, faudrait que je développe, mais pà j'ai pas trop le temps. J'y reviendrai certainement.

+A+


drÖne
d'où, chose remarquable, rien ne s'ensuit...

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Chaosmose
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Messagepar Chaosmose » 06 sept. 2007, 02:45

Pas le temps de me lancer dans un long commentaire non plus, mais merci Touf de faire repartir le débat !!!!
Rapidos don, je n'ai pas l'impression que la propriété soit considérée par Stirner sous la seule perspective de la force; au contraire, le droit est bel et bien appréhendé - mais évidemment en tant qu'instrument de l'oppression étatique et/ou "sociale", conformément à la pensée anarcho-libertaro-individualiste :
Il [Proudhon]tâche de nous faire accepter l'idée que la Société est le possesseur primitif et l'unique propriétaire de droits imprescriptibles ; c'est envers elle que celui qu'on nomme propriétaire est coupable de vol (« La propriété, c'est le vol * »); si elle retire au propriétaire actuel ce qu'il détient comme lui appartenant, elle ne le vole pas, elle ne fait que rentrer en possession de son bien et user de son droit. — Voilà où on en arrive lorsqu'on fait du fantôme Société une personne morale. Ce que l'homme peut atteindre, voilà, au contraire, ce qui lui appartient : c'est à Moi que le monde appartient. Et que dites-vous d'autre, lorsque vous déclarez que « le monde appartient à tous ? Tous, c'est Moi, Moi, et encore Moi. Mais vous faites de « Tous » un fantôme que vous rendez sacré, de sorte que « Tous » devient le redoutable maître de l'individu. Et c'est à son côté que se dresse alors le spectre du « Droit ».
La propriété privée ne vit que grâce au Droit. Le Droit est sa seule garantie ; — car posséder un objet n'est pas encore en être propriétaire, ce que je possède ne devient « ma propriété » que par la sanction du Droit ; — elle n'est pas « un fait * », comme le pense Proudhon, mais une fiction, une idée ; une idée, voilà ce qu'est la propriété qu'engendre le Droit, la propriété légitime, garantie. Ce n'est pas Moi qui fais que ce que je possède est ma propriété, c'est — le Droit. (...) La force seule décide de la propriété ; l'État (que ce soit l'État des bourgeois, des gueux ou tout uniment des hommes) étant seul fort, est aussi seul propriétaire ; Moi, l'Unique, je n'ai rien, je ne suis qu'un métayer sur les terres de l'État, je suis un vassal, et par suite un serviteur. Sous la domination de l'État, aucune propriété n'est à Moi.
p. 204-205
En outre, le droit (de propriété) est pour Stirner exemplaire de l'emprise des idéologies, c'est à dire de la totalisation opérée par la logique d'une idée, que ce soit Dieu ou l'Homme :
L'homme selon le droit, l' « honnête homme », ne demande pas à faire sien ce qui n'est pas à lui « de droit » ou ce à quoi il n'a pas droit ; il ne revendique que sa « propriété légitime ». Qui donc sera juge et fixera les limites de son droit ? Finalement, ce doit être l'Homme, car c'est de lui qu'on tient les droits de l'homme. Par conséquent, on peut dire avec Térence, mais dans un sens infiniment plus large que lui : « Humani nihil a me alienum puto », c'est-à-dire l'humain est ma propriété. De quelque manière qu'on s'y prenne, sur ce terrain on aura inévitablement un juge, et de notre temps les divers juges que l'on s'était donnés ont fini par s'incarner en deux personnes mortellement ennemies : le Dieu et l'Homme. Les uns se réclament du droit divin, les autres du droit humain ou des droits de l'homme.
Ce qui est clair, c'est que dans les deux cas l'individu ne crée pas lui-même son
droit.
p. 222-223
Le libéralisme politique (celui des droits de l'homme stricto sensu ?) est ainsi mis dans le même sac que toutes les autres formes de religions:
Le Libéralisme politique, comme toute religiosité, compte sur le respect, l'humanité, la charité ; aussi est-il perpétuellement déçu. Car dans la pratique de la vie les gens ne respectent rien. Tous les jours, on voit de grands propriétaires arrondir leur domaine en accaparant les propriétés plus petites qui l'avoisinent ; et l'on voit tous les jours de petits propriétaires dépossédés obligés de redevenir mercenaires ou fermiers sur le lopin de terre qui leur a été légalement extorqué. La concurrence couvre de son pavillon le dol et la violence, et ce n'est pas de respect de la propriété qui peut s'opposer à ce brigandage. Si, au contraire, les « petits propriétaires » s'étaient dit que la grande propriété, elle aussi, est à eux, ils ne s'en seraient pas d'eux-mêmes respectueusement écartés et on ne les expulserait pas.

Bref, je ne crois pas qu'il suspende la réalité anthropologique du don / contre-don : il en récuse la formalisation par le droit. De même il suspend (notamment dans les passages sur l'amour, p. 240 et suiv.) la question indissociable du don - et largement soulignée par Bourdieu - de la possibilité d'un acte désintéressé.
A partir de là, en prenant le moi pour seule focale, c'est effectivement une logique de la prédation qui semble se dessiner :
Qu'est-ce donc que ma propriété ? Ce qui est en ma puissance, et rien d'autre. À quoi suis-je légitimement autorisé ? À tout ce dont je suis capable. Je me donne le droit de propriété sur un objet, par le seul fait que je m'en empare, ou, en d'autres termes, je deviens propriétaire de droit chaque fois que je me fais de force propriétaire ; en me donnant le pouvoir, je me donne le titre.
p.208
Je ne suis cependant pas sûr que la lecture version anomie hobbesienne soit la bonne. "S'emparer de", "se faire de force propriétaire", ou "se donner le pouvoir" me semble relever davantage d'un quant à Soi, c'est à dire d'une posture de concrétisation d'un Soi (qui revendique de suspendre la distinction entre l'avoir et l'être).
C'est aussi la raison pour laquelle il fustige le libéralisme politique dans la citation précédente, en tant qu'il circonscrit l'espace des (devenir) possibles, limite les vélléités d'actualisation pleine et entière de Soi. Etonnant d'ailleurs de voir comme sa conception du Je et de sa force sont bourrés de relents nietzschéens (je pense que c'est davantage dans une telle acception qu'il faut les lire)

Etonnantes aussi la proximité avec un certain relativisme de la vérité (p. 270 et suiv.), mais aussi avec ce que la sociologie latourienne et stengersienne pense réinventer...
Ainsi ce passage sur les associations :
Mais l'union ou l'association sont la dissolution de la société. Il est vrai qu'une association peut dégénérer en société, comme une pensée peut dégénérer en idée fixe : cela a lieu quand dans la pensée s’éteint l’énergie pensante, le penser lui-même, ce perpétuel désaveu de toutes les pensées qui tendent à prendre trop de consistance. Lorsqu'une association s'est cristallisée en société, elle cesse d'être une association (car l'association veut que l'action de s'associer soit permanente), elle ne consiste plus que dans le fait d'être associés, elle n'est plus que l'immobilité, la fixité, elle est — morte comme association, elle est le cadavre de l'association, c'est-à-dire qu'elle est — société, communauté. p. 243
S'il peut m'être utile, je consens à m'entendre avec lui, à m'associer avec lui pour que cet accord augmente ma force, pour que nos puissances réunies produisent plus que l'une d'elles ne pourrait faire isolément. Mais je ne vois dans cette réunion rien d'autre qu'une augmentation de ma force, et je ne la conserve que tant qu'elle est ma force multipliée. Dans ce sens-là, elle est une — association. L'association n'est maintenue ni par un lien naturel ni par un lien spirituel ; elle
n'est ni une société naturelle ni une société morale. Ce n'est ni l'unité de sang, ni l'unité de croyance (c'est-à-dire d'esprit) qui lui donne naissance. Dans une société naturelle — comme une famille, une tribu, une nation, ou même l'humanité —, les individus n'ont que la valeur d'exemplaires d'un même genre ou d'une même espèce ; dans une société morale — comme une communauté religieuse ou une Église —, l'individu ne représente qu'un membre animé de l'esprit commun ; dans l'un comme dans l'autre cas, ce que tu es comme Unique doit passer à l'arrière-plan et s'effacer. Ce n'est que dans l'association que votre unicité peut s'affirmer, parce que l'association ne vous possède pas, mais que vous la possédez et que vous vous servez d'elle.Dans l'association, et dans l'association seule, la propriété prend sa véritable valeur et est réellement propriété, attendu que je n'y dois plus à personne ce qui est à moi. p. 247
Je trouve qu'on est là dans une version assez proche de celle de la "socio des associations" de Latour, et d'un traitement de la propriété à la manière des propriétaires de Stengers, c'est à dire comme "attachements". Associations et attachements qui nourrissent une pensée des "bons" et des "mauvais" (attachements), dans lesquels ne manque pas de surgir de nouveau une sorte de relativisme (faire des choses qui "tiennent", "endurent", dépourvues de toute forme d'éthique ?)

Bref, désolée pour ces considérations en vrac. La seule conclusion provisoire : je suis perplexe !



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Messagepar TouF » 06 sept. 2007, 11:18

De même pas trop le temps de m'attarder, mais...
La seule conclusion provisoire : je suis perplexe !
N'est-ce pas! :roll: :? ... J'ai bien aimé ce bouquin justement parce qu'il m'a laissé réellement perplexe, et je trouve cela constructif. Cette perplexité oblige le lecteur à remettre en cause ses propres idées "faciles d'accès".

le traducteur dit bien que ce livre détruit plus ce qui existe, que de proposer un monde nouveau. Mais il offre de faire table rase pour partir sur une base nouvelle.
D'ailleur je conseille à drÖne et tous ceux qui ne se sentent pas de se taper tout le bouquin de lire cette préface du traducteur qui en est une bonne synthese.
Bref, désolée pour ces considérations en vrac.
Vive le chaos!... En tout cas, tes considerations m'interessent. A lire à tête reposée.

En tout cas, Stirner était punk (cf message de surimi) :arrow:


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Messagepar TouF » 06 sept. 2007, 11:31

De même j'ai trouvé interessant de mettre le point de vue libéral du livre, qui ne fait pas ressortir les mêmes éléments (tout du moins pas de la même façon) que le point de vue libertaire.
J'ai beaucoup aimé cet estrait de la préface:
Mais toute lecture est une traduction en une langue qui va s'écartant de plus en plus de celle de l'auteur; les œuvres philosophiques les plus solidement pensées, si elles n'ont pas à en craindre d'autre, ne peuvent échapper à cette « réfutation ». L'induction scientifique, impuissante contre le réseau serré des déductions, en ronge chaque maille tour à tour, les points de vue se modifient, les termes reçoivent des définitions nouvelles, et, finalement, l'ossature logique de l'œuvre demeure, mais la chair et le sang en ont changé et elle vit d'une vie toute nouvelle. Tel est le sort habituel de tous les travaux purement dialectiques, et Stirner y est soumis. Si l'œuvre du moraliste reste inatta¬quable, il faut aujourd'hui, pour juger les conclusions de son livre, faire subir une espèce de remise au point à son principe, l'individu.

Il importerait donc de dégager la véritable signification de l'Unique et de son égoïsme, et de nous demander ce qu'est à proprement parler, c'est-à-dire dans le domaine de l'action et de la vie et non plus de la théorie et du livre, l'individualisme de Stirner. Nous comprendrons ainsi ce qu'il peut devenir en nous, à quelle tendance il répond et quel rôle il peut remplir dans le mouvement actuel des esprits. Nous savons ce qu'il a détruit; mais quel sol a-t-il mis à nu sous les ruines du monde moral? Pouvons-nous espérer y voir lever encore une moisson, ou bien son « égoïsme » a-t-il creusé sous la vie sociale un gouffre impossible à combler à moins de nouveaux mensonges et de nouvelles illusions? Que faut-il entendre, en un mot, par le « nihi¬lisme » de Stirner?

Et d'abord, qu'est-ce que l'Unique? La polémique qui suivit l'apparition de l'œuvre de Stirner est précieuse, en ce qu'elle achève de fixer le sens exact qu'y attachait son auteur.

L'Unique est-il une conception nouvelle du Moi, le principe nouveau d'une doctrine nouvelle (un complément, par exemple, de la philosophie de Fichte )? C'est ainsi que le comprirent les critiques. Feuerbach, Szeliga et Hess en 1845, Kuno Fischer en 1847, attaquèrent Stirner en se plaçant à ce point de vue, et parlèrent à l'envi d'un « moi principe », d'un « égoïsme absolu », d'une « dogmatique de l'égoïs¬me », d'un, « égoïsme en système », etc., tous virent dans l'individu une idée, un principe ou un idéal qui s'opposait à l'Homme.

Stirner leur répond : Le moi que tu penses n'est qu'un agrégat de prédicats, aussi peux-tu le concevoir, c'est-à-dire le définir et le distinguer d'autres concepts voisins. Mais toi tu n'es pas définissable, toi tu n'es pas un concept, car tu n'as aucun contenu logique; et c'est de toi, l'indisable et l'impensable, que je parle; l'Unique ne fait que le désigner, comme te désigne le nom qu'on t'a donné en te baptisant, sans dire ce que tu es; dire que tu es unique revient à dire que tu es toi; l'unique n'est pas un concept, une notion, car il n'a aucun contenu logique : tu es son contenu, toi, le « qui » et le « il » de la phrase. Dans la réalité, l'unique, c'est toi, toi contre qui vient se briser le royau¬me des pensées; dans ce royaume des pensées, l'unique n'est qu'une phrase — et une phrase vide, c'est-à-dire pas même une phrase; mais « cette phrase est la pierre sous laquelle sera scellée la tombe de notre monde des phrases, de ce monde au commencement duquel était le mot ». Et l'individu n'étant pas une idée que j'oppose à l'Homme, l'unique n'étant que toi, ton « égoïsme » n'est nullement un impératif, un devoir ou une vocation; c'est, comme l'unique, une — phrase, « mais c'est la dernière des phrases possible, et destinée à mettre fin au règne des phrases ».


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Messagepar drÖne » 06 sept. 2007, 14:34

Pas le temps de me lancer dans un long commentaire non plus, mais merci Touf de faire repartir le débat !!!!
Rapidos don, je n'ai pas l'impression que la propriété soit considérée par Stirner sous la seule perspective de la force; au contraire, le droit est bel et bien appréhendé - mais évidemment en tant qu'instrument de l'oppression étatique et/ou "sociale", conformément à la pensée anarcho-libertaro-individualiste :
Il [Proudhon]tâche de nous faire accepter l'idée que la Société est le possesseur primitif et l'unique propriétaire de droits imprescriptibles ; c'est envers elle que celui qu'on nomme propriétaire est coupable de vol (« La propriété, c'est le vol * »); si elle retire au propriétaire actuel ce qu'il détient comme lui appartenant, elle ne le vole pas, elle ne fait que rentrer en possession de son bien et user de son droit. — Voilà où on en arrive lorsqu'on fait du fantôme Société une personne morale. Ce que l'homme peut atteindre, voilà, au contraire, ce qui lui appartient : c'est à Moi que le monde appartient. Et que dites-vous d'autre, lorsque vous déclarez que « le monde appartient à tous ? Tous, c'est Moi, Moi, et encore Moi. Mais vous faites de « Tous » un fantôme que vous rendez sacré, de sorte que « Tous » devient le redoutable maître de l'individu. Et c'est à son côté que se dresse alors le spectre du « Droit ».
Oui, mais attention, car si je ne m'abuse, Proudhon, qui a paraît-il été très souvent mal lu et mal commenté, ne parlait que d'un type de bien : les outils de production. C'est uniquement l'appereil de production dont il récuse l'appropriation par le patronat dans la mesure où c'est le travailleur (sous entendu, vue l'époque, l'ouvrier d'usine) qui produit, par sa force physique, et non le proprétaire. Or, les doctrines libertaires ont (abusivement) étendu ce que Proudhon disait à l'ensemble des biens soumis au droit de propriété, ce qui n'était pas dans ses intentions.

Bref, je ne crois pas qu'il suspende la réalité anthropologique du don / contre-don : il en récuse la formalisation par le droit. De même il suspend (notamment dans les passages sur l'amour, p. 240 et suiv.) la question indissociable du don - et largement soulignée par Bourdieu - de la possibilité d'un acte désintéressé.
Mais on dirait pourtant que dans l'exemple que tu cites, c'est uniquement des faits d'appropriation, qui servent d'exemples, et non des faits de dons. C'est en ça que je disais qu'il me semblait y avoir occultation d'une réalité anthropologique. Et que faire, dans le cadre de cette récusation du droit, de la remarque de Peirce selon laquelle :

"Prenez par exemple la relation de donner. A donne B à C. Ceci ne consiste pas en ce que A jette B et que B frappe accidentellement C [...]. Le mouvement de la chose donnée n'est pas nécessaire. Donner est un transfert du droit de propriété. Or, le droit est une affaire de loi, et la loi est une affaire de pensée et de signification79." (Peirce, Ch. S., Ecrits sur le signe, p. 100.)

Ce qui importe ici, à mon sens, c'est que la loi n'est pas forcément synonyme de prédation du plus fort sur le plus faible, de domination, mais aussi de lien social historiquement et collectivement assumé. Et c'est bien ça, cette épaisseur historique et collective du droit, que le libéralisme contemporain cherche à détruire pour le remplacer par une prédation pure et violente emballée dans les habits mensongers de la "liberté", de l' "initiative", de la "circulation" et des "échanges".

Etonnantes aussi la proximité avec un certain relativisme de la vérité (p. 270 et suiv.), mais aussi avec ce que la sociologie latourienne et stengersienne pense réinventer...
Ainsi ce passage sur les associations :
Mais l'union ou l'association sont la dissolution de la société. Il est vrai qu'une association peut dégénérer en société, comme une pensée peut dégénérer en idée fixe : cela a lieu quand dans la pensée s’éteint l’énergie pensante, le penser lui-même, ce perpétuel désaveu de toutes les pensées qui tendent à prendre trop de consistance. Lorsqu'une association s'est cristallisée en société, elle cesse d'être une association (car l'association veut que l'action de s'associer soit permanente), elle ne consiste plus que dans le fait d'être associés, elle n'est plus que l'immobilité, la fixité, elle est — morte comme association, elle est le cadavre de l'association, c'est-à-dire qu'elle est — société, communauté. p. 243
Là encore, Mauss n'aurait peut-être pas été d'accord avec ce genre d'affirmation, tant il était impliqué dans les mouvements associatifs et coopératifs. C'est un peu une pensée de dominant, non ? Dire "je n'ai besoin que de moi, les autres qui s'associent ne peuvent que se scléroser", ça nécessite une position bien étayée dans un champ : les dominés, ont plus souvent naturellement tendance à s'unir pour peser de manière pratique sur les situation (cf. le syndicalisme, etc.).

Même si on peut déplorer certains effets de la pérennisation des associations (encore faudrait-il les démontrer, en observant soigneusement des situations, et non se contenter de les postuler en philosophe), il serait nettement plus intéressant de se donner les moyens (intellectuels et pratiques) de les compenser. Or, ça, je ne crois pas que le nihilisme ou le relativisme en soit capable.
Je trouve qu'on est là dans une version assez proche de celle de la "socio des associations" de Latour, et d'un traitement de la propriété à la manière des propriétaires de Stengers, c'est à dire comme "attachements". Associations et attachements qui nourrissent une pensée des "bons" et des "mauvais" (attachements), dans lesquels ne manque pas de surgir de nouveau une sorte de relativisme (faire des choses qui "tiennent", "endurent", dépourvues de toute forme d'éthique ?)
Je connais mal ces textes là, mais j'aurais tendance à penser que rien ne dure bien longtemps sans fondement éthique, et que c'est encore un effet de position dans le champ qui permet de dire que certains acteurs n'auraient pas besoin d'éthique pour légitimer durablement leur pratique... Bien entendu, je reconnais bien là ce que je déteste chez tous ces auteurs quand ils parlent de science ou de rapports sociaux : ils dénient aux acteurs toute possibilité de se référer à des règles au motif qu'une sociologie des normes, c'est dépassé : je n'ai jamais lu chez Latour un seul réel argument autre que d'autorité permettant de justifier son désintérêt total pour ce qui existe pourtant bien socialement, à savoir les normes, règles ou lois. En ce qui me concerne, je ne peux absolument pas adhérer à cette vision du social, tant à cause de mes "attachements" théoriques (la philosophie de Peirce) qu'à cause de ce qu'on ne cesse d'observer quand on mène sérieusement des terrains sociologique (ce qui, à mon avis, et je ne suis pas le seul à le penser, n'est pas vraiment le cas de Latour, et encore moins de Stengers).

Du coup, ce déni des normes conduit à ne voir que des changements et des jeux d'acteurs (et ça, c'est très "libral") en occultant ce qui dure dans les sociétés, ce qui fonde et fait sens durablement. Et du coup, hop opération magique ! - on finit par "observer" que les acteurs n'obéissent pas à des normes, mais se contentent de "bricoler" des "attachements". Mais en réalité, on n'induit jamais : on ne fait que retrouver dans les résultats les présupposés et implicites qu'on a mis dans les questions et hypothèses, et qui se retrouvent dans les choix méthodologiques aussi...

Bon, j'ai largement dérivé, désolé... mais plus ça va, et plus je m'éloigne de ce type de sociologie latourienne et c'est vrai que rien que de lire le nom de Latour, il me vient des boutons, j'ai des poils qui poussent sur les joues, mes canines s'allongent et je ressens des envies de chair fraiche !

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Messagepar drÖne » 06 sept. 2007, 15:11

Stirner leur répond : Le moi que tu penses n'est qu'un agrégat de prédicats, aussi peux-tu le concevoir, c'est-à-dire le définir et le distinguer d'autres concepts voisins. Mais toi tu n'es pas définissable, toi tu n'es pas un concept, car tu n'as aucun contenu logique; et c'est de toi, l'indisable et l'impensable, que je parle; l'Unique ne fait que le désigner, comme te désigne le nom qu'on t'a donné en te baptisant, sans dire ce que tu es; dire que tu es unique revient à dire que tu es toi; l'unique n'est pas un concept, une notion, car il n'a aucun contenu logique : tu es son contenu, toi, le « qui » et le « il » de la phrase. Dans la réalité, l'unique, c'est toi, toi contre qui vient se briser le royau¬me des pensées; dans ce royaume des pensées, l'unique n'est qu'une phrase — et une phrase vide, c'est-à-dire pas même une phrase; mais « cette phrase est la pierre sous laquelle sera scellée la tombe de notre monde des phrases, de ce monde au commencement duquel était le mot ». Et l'individu n'étant pas une idée que j'oppose à l'Homme, l'unique n'étant que toi, ton « égoïsme » n'est nullement un impératif, un devoir ou une vocation; c'est, comme l'unique, une — phrase, « mais c'est la dernière des phrases possible, et destinée à mettre fin au règne des phrases ».
Je ne sais pas si c'est un point de vue libéral, ce que tu cites (à mon avis, en fait non), mais cette manière de formuler les choses me parle bien car elle est très proche de la conception qu'a Peirce du sujet au plan phénoménologique. Stirner c'est la fin du XIXème siècle, non ? C'était dans l'air ce type de conception un peu "post kantiennes", ancrée dans des considérations à la charnière de la logique et de la linguistique. Bref, tout ça pour dire que chez Peirce, le sujet non plus n'a pas de sens en soi en dehors des prédicats qui s'y appliquent. Mais dans cette partie de l'oeuvre de Peirce, il n'y a pas directement de considération morale ou politique, alors que, si je comprends bien, chez Stirner c'est plus immédiatement moral et politique, non ?

Un extrait de Peirce, sur ce thème du sujet :

"The unity to which the understanding reduces impressions is the unity of a proposition. This unity consists in the connection of the predicate with the subject; and, therefore, that which is implied in the copula, or the conception of being, is that which completes the work of conceptions of reducing the manifold to unity. The copula (or rather the verb which is copula in one of its senses) means either actually is or would be, as in the two propositions, "There is no griffin," and "A griffin is a winged quadruped." The conception of being contains only that junction of predicate to subject wherein these two verbs agree. The conception of being, therefore, plainly has no content." (Proceedings of the American Academy of Arts and Sciences 7 (1868), 287-298. : http://www.peirce.org/writings/p32.html )

Traduit (par moi, à la va-vite) en français, ça donne :

"L'unité à laquelle l'entendement réduit les impressions est l'unité de la proposition. Cette unité consiste en la connection d'un prédicat avec le sujet, et, de cette manière, ce qui est impliqué dans la copule, ou dans la conception de l'être, est ce qui complète l'action des conceptions quand elles réduisent la diversité à l'unité. La copule (ou plutôt le verbe, qui est un de sens de la copule) signifie ici "est" ou "serait". C'est le cas dans ces deux propositions ("Le griffon n'existe pas" et "Un griffon est un quadrupède ailé"). La conception de l'être contient uniquement la jonction du prédicat avec le sujet là où ces deux verbes s'accordent. La conception de l'être en soi n'a aucun contenu."

Ce que Peirce dit dès 1868, c'est que l'ontologie cartésienne est un non sens et que l'être en soi, le sujet, n'a de sens que dans la relation (ici linguistique et logique) opérée par la proposition (c'est à dire par le lien linguistique et logique : "X est Y" : "Machin EST Noir", "Socrate EST mortel", etc.). Mais chez Peirce, cette conception du sujet détermine une théorie nettement plus sociale et centrée sur le collectif que chez Stirner : pour Peirce, le sujet (au plan phénoménologico-linguistique, le sujet de la phrase c'est le rhème, les termes qui composent la proposition quand elle est articulée par le verbe jouant le rôle de copule) n'est pas perceptible en dehors de la relation qui le constitue en tant que signe perceptible individuellement ou socialement. Et si la relation constitue le sujet pour le sujet de la perception, alors c'est qu'il existe un troisième terme, un tiers symbolisant, qui permet que le sujet et le prédicat soient reliés sous la forme d'une proposition : l'argument, qui est vu par Peirce comme l'une des matérialisations du social, de la collectivité, des règles et des normes. Car si on arrive à trouver du sens aux phrases, à articuler durablement des sujets et des prédicats, c'est bien parce que des sociétés se sont organisées et on fixé des règles (linguistiques, culturelles, pratiques, institutionnelles, etc.) qui permettent à une Histoire d'exister, et qu'on n'a pas affaire à des jeux d'acteurs continuels modifiant le sens à l'envie, en fonction de telle ou telle fantaisie ou de tels intérêts des uns et des autres.

Peirce était tout sauf un libertaire... mais il a pourtant vécu en franc-tireur complet, l'un n'empêchant pas l'autre heureusement.


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Messagepar Chaosmose » 06 sept. 2007, 16:20

Je te suis totalement sur les (més)interprétations de Proudhon; le but de cet extrait était seulement de mettre en exergue la place dévolue au droit par Stirner, et son rattachement des plus banals à l'oppression étatique. Cf. vos paroles préférées des Bérus : "Aux mains de l'Etat, la force s'appelle droit; aux mains de l'individu, elle se nomme un crime." (ça c'était pour le moment de détente...). L'indexation et la stabilisation du droit par l'Etat, et plus encore son instrumentalisation pour "faire société", solidifier un social codifié conduisent logiquement à la dénonciation du droit par les penseurs anarchistes. Colson le résume plutôt bien, même s'il matine l'arnarchisme de deleuzisme :
"En ce sens, la conception et la pratique libertaire du droit s'inscrivent directement dans la pensée baroque de Leibniz, là où l'on ne s'interroge plus pour savoir "quel objet donnable correspond à tel principe lumineux, mais quel principe caché répond à tel objet donné, c'est à dire tel ou tel cas perplexe, là où, "le cas étant donné", on invente le principe, là où e droit se transforme en Jurisprudence universelle"
C'est là où Stirner achoppe aussi, en ne concevant que le rapport de l'Unique au droit et non celui du multiple - les associations, les forces collectives comme "centres générateurs de droits", et de "foyers autonomes du droit" que suggère Gurvitch (cf. Daniel COLSON, Petit Lexique philosophique de l'Anarchisme. DE Proudhon à Deleuze, Livre de poche, 2001, p. 82-83).

Je n'ai que survolé le bouquin, donc je ne peux pas me prononcer sur les négation ou non du don. Mais il me semble que ce passage témoigne aussi d'un refus radical du don :
Moi aussi, j'aime les hommes, non seulement quelques-uns, mais chacun d'eux. Mais je les aime avec la conscience de mon égoïsme : je les aime parce que l'amour me rend heureux, j'aime parce qu'il m'est naturel et agréable d'aimer. Je ne connais pas d'obligation d'aimer. J'ai de la sympathie pour tout être sentant, ce qui l'afflige m'afflige et ce qui le soulage me soulage : je pourrais le tuer, je ne saurais le martyriser. (...) Mais l'amour n'est pas un commandement. Comme tous mes autres sentiments, il est ma propriété. Méritez, c'est-à-dire achetez ma propriété, et je vous la céderai. Je n'ai pas à aimer une religion, un peuple, une patrie, une famille, etc., qui ne savent pas mériter mon amour ; je vends ma tendresse au prix qu'il me plaît de fixer. L'amour intéressé est bien différent de l'amour désintéressé, mystique ou romantique. On peut aimer une foule de choses, on peut aimer non seulement l'homme, mais en général tout « objet » quel qu'il soit (le vin, la patrie, etc.). L'amour devient aveugle et furieux lorsque, devenant nécessité, il échappe à ma puissance (aimer à la folie); — il devient romantique lorsqu'il s'y joint une idée de devoir, c'est-à-dire quand l'objet de l'amour me devient sacré et quand je me sens lié à lui par le devoir, la conscience, le serment. Dans les deux cas, l'objet ne m'appartient plus, c'est moi qui lui appartiens.
Le point n'est pas ici de dire si l'on est d'accord ou pas (on s'en fout), mais ce passage me semble relativement exemplaire de ce qu'il y a d'éminemment problématique dans l'anarchismes ultra-individualisme ; la négation de l'altérité (et je ne crois pas que la question de l'altérité soit connotée religieusement ou idéologiquement - tout au moins c'est dans ce sens que je le conçois : l'autre en tant qu'autre.

Cela me semble aller tout à fait dans le sens de ce que tu dis sur le droit comme opérateur, médiateur de lien social, mais aussi en tant qu'il entérine les évolutions des mondes sociaux. S'il peut parfois jouer un rôle de catalyseur des transformations des rapports sociaux, le droit en est avant tout le notaire : il le stabilise par l'inscription, mais n'est en aucun cas une instance qui fabrique de l'immuable. Il est à la fois mobile et lent, scansion de la temporalité et résistance à la mobilisation infinie. Et surtout, il n'existe pas: seule compte la juriprudence - sur ce point, je pense que Deleuze avait fondamentalement raison. Plus encore, l'ancrage du droit dans la durée, via sa fonction "casuistique" (jurisprudence des cas qui s'empilent comme autant de strates), est un socle puissant - et nécessaire - de l'historicité des sociéts humaines, des différences et des répétitions propres aux liens sociaux qui rendent possible l'altérité.
Comme tu le soulignes, ce n'est sans doute pas pour rien que se multiplient à l'heure actuelle les codes, les chartes, les normes non contraignantes Ces normes faibles n'augurent pas d'une force des liens faibles ou d'une régulation, mais au contraire, je crois, de l'emprise du libéralisme économique sur les rapports sociaux, de nouvelles manières de définir "ce qui importe" ou ce qui doit être pris en compte. ils sont bel et bien ces "foyers autonome de droit" dans lesquels l'autre n'a plus sa place, car il n'existe pas. In fine ce sont les marchés qui définissent toujours davantage les catégories du juste et de l'injuste, de la justesse et de la justice, des bonne sou des mauvaises façon d'agir - en vue de finalités bien spécifiques, ni morales, ni politiques, ni idéologiques mais bel est bien économiques, c'est à dire d'accumulation.
Rejetter un commun, un souci de l'altérité (des points de vue, des êtres et des choses), revient alors à suspendre le droit au profit de la monétarisation du monde, d'un faire qui accumule, de projets qu'ils faut à tout prix conduire avec l'illusion de l'autonomie et de liberté (le dernier tour de force du capitalisme, cf. Luc BOLTANSKI et Eve CHIAPELLO, Le nouvel esprit du capitalisme, - ouvrage certes criticable par de nombreux aspects, mais salutaires par d'autres).


La manière dont j'ai souligné les proximités avec la sociologie des associations ou les notions de propriétaires ne relevait en aucun cas d'une apologie ou même d'une défense desdites "sociologies"; bien au contraire, cela témoignait plutôt d'un effarement [non Stirner n'est dans l'ensemble pas ma tasse de thé : en bonne deleuzienne, jene sais concevoir d'unique, d'Un sans le multiple...).
Je ne suis aucunement convaincue par ce qui s'apparente de plus à une sorte de réenchantement du monde (si tu passes prochainement à Paris dröne, je te filerai le manuscrit assez effayant du prochain Latour intitulé "Résumé d'une enquête sur les modes d'existence" - et dont l'un des rares points sauvables est sans doute son attachement indéfectible au droit, qui le fascine...)**

bon, bah j'ai re-dérivé aussi... Mais peut-être touche-t-on aussi là du doigt quelque chose qui mérite d'être creusé. Bref, je rste hostile à l'idée de faire table rase ou de revenir aux poncifs bourdieusiens - en quête d'autres voies...

Pour revenir à mister Stirner, les passages vers la page 270 me semble particulièrment intéressant aussi, sur la pensée et la vérité. Thèmes certes éternels, mais au combien actuels. Arès tout, nous ne faisons qu'ajouter des notes de bas de page à Platon depuis 2000 ans...



** Juste en passant, tu n'es pas très juste sur la question des normes... je lui ai fait bouffer une thèse de 1200 pages là dessus qu'il a plutôt appréciée ;-)



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Messagepar drÖne » 06 sept. 2007, 17:48

Je te suis totalement sur les (més)interprétations de Proudhon; le but de cet extrait était seulement de mettre en exergue la place dévolue au droit par Stirner, et son rattachement des plus banals à l'oppression étatique.
Oui, t'inquiète, j'avais bien compris.
Le point n'est pas ici de dire si l'on est d'accord ou pas (on s'en fout), mais ce passage me semble relativement exemplaire de ce qu'il y a d'éminemment problématique dans l'anarchismes ultra-individualisme ; la négation de l'altérité (et je ne crois pas que la question de l'altérité soit connotée religieusement ou idéologiquement - tout au moins c'est dans ce sens que je le conçois : l'autre en tant qu'autre.
Je te suis. Et tu fais bien de préciser qu'il s'agit là de l'anarchisme ultra-individualiste, qui n'est après tout qu'un des avatars des positions libertaires. Y'a quand même eu des anarchistes communautaristes, par exemple durant la guerre d'Espagne. Aujourd'hui encore, la CNT aurait du mal à assumer, il me semble, en tant que syndicat, une position théorique individualiste. C'est sans doute sur ce point que les anarchistes ressemblent le plus au libéraux.
Cela me semble aller tout à fait dans le sens de ce que tu dis sur le droit comme opérateur, médiateur de lien social, mais aussi en tant qu'il entérine les évolutions des mondes sociaux. S'il peut parfois jouer un rôle de catalyseur des transformations des rapports sociaux, le droit en est avant tout le notaire : il le stabilise par l'inscription, mais n'est en aucun cas une instance qui fabrique de l'immuable.

Les deux, mon général, non ? "Structuré/structurant" (même si tu n'aimes pas Bourdieu, là, c'est adapté !). L'inscription crée ses propres effets de réalité, à travers les dispositifs d'inscription, leur reprise par les société (citation, glose, adhésion, conversion en idéologies, ou simplement en droit). Mais le fait que le droit lui aussi évolue avec l'histoire des société montre bien qu'il n'est pas, en effet, un opérateur d'immuable.
Comme tu le soulignes, ce n'est sans doute pas pour rien que se multiplient à l'heure actuelle les codes, les chartes, les normes non contraignantes Ces normes faibles n'augurent pas d'une force des liens faibles ou d'une régulation, mais au contraire, je crois, de l'emprise du libéralisme économique sur les rapports sociaux, de nouvelles manières de définir "ce qui importe" ou ce qui doit être pris en compte. ils sont bel et bien ces "foyers autonome de droit" dans lesquels l'autre n'a plus sa place, car il n'existe pas. In fine ce sont les marchés qui définissent toujours davantage les catégories du juste et de l'injuste, de la justesse et de la justice, des bonne sou des mauvaises façon d'agir - en vue de finalités bien spécifiques, ni morales, ni politiques, ni idéologiques mais bel est bien économiques, c'est à dire d'accumulation.

Oui, et je pense même que c'est pire que ça : il s'agit de dissoudre l'Histoire (l'idée même d'histoire) avec les savoirs qui portent l'histoire (ceux des sciences humaines et sociales en particulier) afin de naturaliser l'idée que le marché serait la nature même du social. Il s'agit, pour le libéralisme, de tuer l'idée ou la possibilité pour le sens de se fixer dans des valeurs au nom de l'échange généralisé comme (non) valeur ultime et indépassable. D'où l'enjeu, à mon avis, très actuel et nouveau, d'un retour à la morale et d'un refus des hypothèses et des principes de l'anarchie : oui, je sais, tout ça est déprimant. Mais si on oublie l'éthique, et la morale, pas LA morale au sens de "morale bourgeoise", mais bien l'idée de morale au sens de signification collectivement explicitée dans des règles portant sur le sens de la vie et surtout du bien et du mal comme transcendance, etc., alors on va tous crever comme des cons dans un univers de supermarché et de présent perpétuel dirigé par quelques privilégiés qui auront fait du reste de l'humanité des esclaves...

D'où, pour moi, l'enjeu de combattre aussi au sein même des sciences humaines les actuelles velléités latouriennes (hé hé...) de relativisme (naïf ou pas, je ne crois pas à son discours démago à ce sujet), et là je préfère encore nettement Bourdieu à tout prendre !

pas frapper... pas frapper...
- en quête d'autres voies...

[...] Arès tout, nous ne faisons qu'ajouter des notes de bas de page à Platon depuis 2000 ans...
Là, c'est une contradiction. Je ne crois pas, en ce qui me concerne, à cette hypothèse de l'éternel retour du sac à question platonicien. Ne serait-ce que parce que je me refuse à faire de la philo le parangon des disciplines : les sciences sociales (et pas les sciences humaines) peuvent puiser dans l'observation du social des moyens de renouveler leurs questions, ce que la philosophie est de plus en plus incapable de faire, surtout la philosophie française contemporaine qui n'est plus qu'une histoire (bien peu créative) de la philosophie. même les philosophes s'emmerdent en philo aujourd'hui, à force de recesser leur Platon/Aristote/Kant, et on en voit certains (maladroitement, comme Latour, tiens), se frotter aux sciences sociales histoire d'y trouver quelque chose d'encore vivant.


** Juste en passant, tu n'es pas très juste sur la question des normes... je lui ai fait bouffer une thèse de 1200 pages là dessus qu'il a plutôt appréciée ;-)
Ha ben tant mieux alors ! Faudrait juste qu'il arrête d'écrire le contraire de ce qu'il pense dans ce cas... mais alors, il retomberait sur ce que Bourdieu a déjà (mieux) dit dès les années 70, et perdrait son fond de commerce sur les campus américains... arf !

pas taper... pas taper...

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TouF
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Messagepar TouF » 06 sept. 2007, 20:43

a y'est j'ia tout lu
et maintenant je vais aller prendre une aspirine et essayer d'ingurgiter tout ca
fais gaffe à la congestion cérébrale quand même!
déjà que t'as les poumons fragiles! ;)


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