Sur le pouvoir [Foucault]

Vocabulaire, jargon technique ou sociologique, lexique de la teuf, références, etc. Ici on tente d'applanir les difficultés de lecture et d'intercompréhension.

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drÖne
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Sur le pouvoir [Foucault]

Message par drÖne »

Ca faisait un moment que je cherchais une citation de Foucault sur le pouvoir, tirée de son cours au Collège de France. On en trouve une transcription ici : http://www.usc.es/cpoliticas/mod/resour ... php?id=889

C'est le COURS DU 14 JANVIER 1976. Je trouve ces réflexions absolument essentielles à revisiter dans un contexte politique où l'on simplifie bien trop abusivement l'analyse des rapports de pouvoir, en particulier (mais sans exclusive) du côté des mouvements altermondialistes/libertaires/gauchistes qui se contentent la plupart du temps d'une définition simpliste du Pouvoir (avec un grand "P") comme phénomène de domination massif. Je crois que si ces mouvements (et nous avec !) veulent avancer et avoir les effets libérateurs qu'ils souhaitent sur la société, alors ils doivent s'ouvrir à une conception foucaldienne du pouvoir (avec un petit "p"). Sinon, ils resteront éternellement coincés dans les carricatures des vulgates marxisantes, avec leurs "salauds de flics", leurs "salauds de bourgeois", et leurs "gentils pauvres"...

Troisième précaution de méthode: ne pas prendre le pouvoir comme un phénomène de domination massif et homogène - domination d'un individu sur les autres, d'un groupe sur les autres, d'une classe sur les autres - ; bien avoir à l'esprit que le pouvoir, sauf à le considérer de très haut et de très loin, n'est pas quelque chose qui se partage entre ceux qui l'ont et qui le détiennent exclusivement, et puis ceux qui ne l'ont pas et qui le subissent. Le pouvoir, je crois, doit être analysé comme quelque chose qui circule, ou plutôt comme quelque chose qui ne fonctionne qu'en chaîne. Il n'est jamais localisé ici ou là, il n'est jamais entre les mains de certains, il n'est jamais approprié comme une richesse ou un bien. Le pouvoir fonctionne. Le pouvoir s'exerce en réseau et, sur ce réseau, non seulement les individus circulent, mais ils sont toujours en position de subir et aussi d'exercer ce pouvoir. Ils ne sont jamais la cible inerte ou consentante du pouvoir, ils en sont toujours les relais. Autrement dit, le pouvoir transite par les individus, il ne s'applique pas à eux. [27] Il ne faut donc pas, je crois, concevoir l'individu comme une sorte de noyau élémentaire, atome primitif, matière multiple et muette sur laquelle viendrait s'appliquer, contre laquelle viendrait frapper le pou­voir, qui soumettrait les individus ou les briserait. En réalité, ce qui fait qu'un corps, des gestes, des discours, des désirs sont identifiés et constitués comme individus, c'est précisément cela l'un des effets premiers du pouvoir. C'est-à-dire que l'individu n'est pas le vis-à-vis du pouvoir; il en est, je crois, l'un des effets premiers. L'individu est un effet du pouvoir et il est en même temps, dans la mesure même où il en est un effet, le relais: le pouvoir transite par l'individu qu'il a constitué.

Quatrième conséquence au niveau des précautions de méthode: quand je dis: «le pouvoir, ça s'exerce, ça circule, ça forme réseau», c'est peut être vrai jusqu'à un certain point. On peut dire également: «nous avons tous du fascisme dans la tête», et, plus fondamentalement encore: «nous avons tous du pouvoir dans le corps». Et le pouvoir - dans une certaine mesure au moins - transite ou transhume par notre corps. Tout cela, en effet, peut être dit ; mais je ne crois pas qu'il faille, à partir de là, conclure que le pouvoir serait, si vous voulez, la chose du monde la mieux partagée, la plus partagée, bien que, jusqu'à un certain point, il le soit. Ce n'est pas une sorte de distribution démocratique ou anarchique du pouvoir à travers les corps. Je veux dire ceci: il me semble que - ce serait là donc la quatrième précaution de méthode - l'important, c'est qu'il ne faut pas faire une sorte de déduction du pouvoir qui partirait du centre et qui essaierait de voir jusqu'où il se prolonge par le bas, dans quelle mesure il se reproduit, il se reconduit jusqu'aux éléments les plus atomistiques de la société. Je crois qu'il faut, au contraire, qu'il faudrait - c'est une précaution de méthode à suivre - faire une analyse ascendante du pouvoir, c'est-à-dire partir des mécanismes infinitésimaux, lesquels ont leur propre histoire, leur propre trajet, leur propre technique et tactique, et puis voir comment ces mécanismes de pouvoir, qui ont donc leur solidité et, en quelque sorte, leur technologie propre, ont été et sont encore investis, colonisés, utilisés, infléchis, transformés, déplacés, étendus, etc., par des mécanismes de plus en plus généraux et des formes de domination globale. Ce n'est pas la domination globale qui se pluralise et se répercute jusqu'en bas. Je crois qu'il faut analyser la manière dont, aux niveaux les plus bas, les phénomènes, les techniques, les procédures de pouvoir jouent ; montrer comment ces procédures, bien sûr, se déplacent, s'étendent, se modifient, mais, surtout, comment elles sont investies, annexées par des phénomènes globaux, et comment des pouvoirs plus généraux ou des [28] profits d'économie peuvent se glisser dans le jeu de ces technologies, à la fois relativement autonomes et infinitésimales, de pouvoir.
drÖne
d'où, chose remarquable, rien ne s'ensuit...
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