mercredi 22 novembre 2017
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Convergences

Analyse en faveur du “small is beautiful” dans le domaine de la culture

Ce texte a été écrit, à l’origine, dans le cadre de la Nuit des meutes, une manifestation internationale de revendication en faveur des pratiques culturelles amateur et émergentes issue principalement de l’univers de la techno et des free parties.


Le malaise grandissant que de nombreux acteurs culturels et sociaux éprouvent aujourd’hui, et qui motive la montée des revendications et de lancinants appels au débat, est diffus, mais bien réel. Chacun sent confusément qu’une « guerre » (économique, sociale, culturelle) est en cours, guerre contre toute idée d’utopie, d’esprit critique, de créativité, de liberté.

Voici quelques (modestes !) pistes de réflexion, pour tenter d’avancer avant qu’il ne fasse trop sombre…

Les mouvements altermondialistes, dans leurs analyses des changements sociaux brutalement imposés aux pays industrialisés (et ailleurs également), désignent l’ennemi : le libéralisme. Mais on aurait tort de réduire l’analyse des mutations de notre société aux seuls facteurs économiques. Tout d’abord, parce qu’en termes de description du changement social, l’économie n’est que l’un des facteurs pertinents pour comprendre ce qui ce passe. Ensuite, parce qu’en termes d’action, ne se battre que contre le libéralisme c’est déjà avoir donné raison à l’économie de marché en acceptant sa suprématie.

En face, les libéraux ironisent sur les “amalgames” des altermondialistes et prétendent que le malaise grandissant serait dû à « l’irrationalité des foules », à des manipulations « néo-trotskystes », ou encore à de la paranoïa pure et simple : on verrait du « complot » ou de la « stratégie » là où les évolutions seraient simplement naturelles, inévitables. Le monde étant tel qu’il est (« on ne peut rien y faire »), il suffirait que chacun fasse preuve d’un peu de bonne volonté, d’adaptabilité, de pragmatisme…

L’auteur de ces lignes, présent à divers postes d’observation de la société, tant aux côté des cultures « alternatives » que de la culture universitaire, est persuadé que s’il n’y a pas de complot en vue, il y a tout de même une sacrée convergence des structurations économiques, culturelles, institutionnelles, organisationnelles et politiques en cours : ainsi, les changements d’échelles territoriales de la « mondialisation », couplés au principe libéral d’une mise en concurrence généralisée, ont des répercussions comparables tant dans les modes de faire des milieux alternatifs qu’au sein des institutions liées à la culture et au savoir.

Par exemple, dans les grandes villes, on regroupe certains acteurs culturels tant au plan géographique que temporel : il s’agit des « mises en résidences d’artistes ». Ces dispositifs de regroupement géographique d’artistes subventionnés dans un temps donné permettent une centralisation et des économies d’échelles tout en assurant, au moins sur le papier, une visibilité aux actions des politiques, en particulier en matière de communication des élus locaux. On observe également des regroupements dans le cadre des festivals qui sont des opérations ne se déroulant qu’à dates fixes, rituelles, entérinant ainsi l’idée que ce qui a existé une fois perdurera dans le futur, encore et encore… mais une fois dans l’année, pas plus ! Le reste du temps : “dormez braves gens !”. Quand les acteurs culturels ne sont pas incités à se regrouper, ils le font d’eux-mêmes tant ces logiques de massification de l’action, y compris de l’action revendicative, ont quelque chose à voir avec l’idéologie dominante qui veut que pour exister, il faille être nombreux, regroupés en troupeaux panurgiens, comme dans les immenses teknivals de la techno, ces sortes de disneylands de la contre-culture…

Ces dispositifs de regroupement assurent, dans leur diversité, des fonctions de contrôle des populations considérées comme marginales. Qu’il s’agisse d’artistes ou de teuffeurs, un endroit de regroupement est toujours plus facile à contrôler qu’une multitude de points éparpillés sur le territoire. Ce type de politique culturelle centrée sur des lieux et des temporalités réduits permettent d’afficher, dans les bilans des institutions, des actions marquantes en termes de marketing politique. Cela conduit ensuite bien souvent les élus locaux à se dédouaner à bon compte d’une gestion au long terme de l’action culturelle, car celle-ci devrait alors être pensée en fonction des usages locaux ou d’attentes parfois marginales, émergentes, complexes à saisir : il faudrait y consacrer du temps, de l’énergie, de l’argent, chercher à connaître et à comprendre le sens des pratiques culturelles amateur, ce qui n’est jamais très rentable. Cela permet enfin de pousser les amateurs vers la sacro-sainte “professionnalisation”. Les pratiques culturelles amateur sont pourtant extrêmement répandues, souvent basées sur des prises en charge du lien social que les institutions abandonnent. Mais voilà : tout cela ne paraît guère rentable ni sérieux aux yeux des actuels managers de la culture qui ne pensent plus qu’en termes de planification comptable, balances budgétaires et autres joyeusetés inspirées de la doxa des entreprises.

Autre fonction probable de ces regroupements : fournir des arguments aux villes européennes en concurrence en termes d’attractivité pour les cadres supérieurs et autres populations à hauts revenus. Lyon et Lille luttent pour assurer leur suprématie sur les locaux de bureaux par exemple, et Paris se positionne par rapport à Londres et Berlin, etc. Les villes européennes ont besoin d’afficher une activité culturelle pour attirer une clientèle à fort pouvoir de consommation. Or, les échelles territoriales ayant changé avec l’Europe, pour qu’une ville soit visible au sein de la communauté, il lui faut des festivals de prestige : un gros machin, donc, avec des sponsors et des foules en liesse. C’est le cas à Lille (sacrée « capitale européenne de la culture ») ou à Lyon (le festival des Nuits Sonores, par sa nullité vaniteuse et son ampleur communicationnelle, est un symptôme évident de ce type de dérive concurrentielle de l’action culturelle). Ne négligeons pas enfin la récurrente « revalorisation » architecturale et sociale des centre-villes : virez-moi tous ces squatteurs, ces fénéants d’artistes ! Créons des habitats « de charme » dans lesquels la clientèle bobo aimera investir ! Bien entendu, si la classe aisée apprécie les centre-villes historiques, elle travaille tôt le matin, elle : vive le quiet sound ! Adieu petits bars et clubs… Nous entrons dans l’ère des fermetures administratives des lieux festifs planifiées comme des opérations de “pacification” (au sens texan du terme…). En attendant, dans le domaine de la techno par exemple, les missions « musique électronique » mises en place par le ministère ne fonctionnent pas dans les mairies (il est rarement possible d’y trouver un interlocuteur compétent), il est toujours aussi difficile de trouver des locaux de répétition bon marché à Paris ou en province, des free-parties sont régulièrement interdites ou attaquées par la police, mais on ferme facilement les yeux sur les gros teknivals…

Ces logiques de regroupement n’affectent pas que les milieux culturels : en ce qui concerne les laboratoires de recherche ou l’enseignement supérieur, l’émergence, la créativité et la nouveauté ont fini par devenir des notions disqualifiées, et même combattues de l’intérieur, par les acteurs eux-mêmes ! On peut résumer schématiquement la situation en disant qu’il faut déjà avoir été là pour avoir la possibilité d’exister. Un labo ne se monte pratiquement plus s’il ne bénéficie pas de l’appui de mandarins associés par dizaines voire centaines, s’il n’est pas déjà grassement doté au plan budgétaire, et s’il n’aligne pas des rangées de chercheurs comme on alignerait des soldats au garde à vous. L’intelligence ? La créativité ? Les résultats originaux de la recherche ? L’esprit critique ? L’indépendance intellectuelle ? Presque tout le secteur universitaire aurait honte aujourd’hui de revendiquer et de mettre en pratique ces valeurs… mieux vaut être avec les grands, les gros, les puissants, que d’essayer de produire une seule idée originale… On en arrive à regrouper systématiquement des laboratoires en fonction de critères géographiques ou disciplinaires, même si par ailleurs leurs thèmes de recherche n’ont rien de compatible : il s’agit avant tout d’être présent sur l’échiquier européen, de faire masse et de favoriser ainsi la concurrence entre grands secteurs d’implantation universitaire. Pour quoi faire ? Personne n’en a plus aucune idée, mais la machine est en place, et quand une machine est en place, on la met en route et elle avance. Ainsi va la science, elle aussi sacrifiée sur l’autel des managers et de l’idéologie entrepreneuriale.

Pour conclure, une véritable analyse géo-stratégique des politiques culturelles ainsi que des politiques liées à l’enseignement et à la recherche serait utile (et urgente) pour comprendre à quel point ce qu’on appelle “la convergence des luttes” est une donnée nécessaire et pertinente (et souvent peu comprise des activistes eux-mêmes, encore moins des syndicalistes, pas du tout par les universitaires…). Il semble que l’on ait affaire à un changement de « granularité » dans les échelles de décision et d’action : le rapport entre les noeuds des réseaux sociaux et culturels et les territoires qu’ils maillent sont en train d’être bouleversés pour des raisons qui n’ont rien de culturelles ni de sociales, c’est le moins qu’on puisse dire. Or – on a affaire ici à un apparent paradoxe -, ces changements sont largement accompagnés, voire suscités de l’intérieur, par les acteurs eux-mêmes, y compris par certains opposants traditionnels (syndicalistes, activistes, etc.) qui n’ont rien de plus pressés à faire que de jouer les bons petits soldats du libéralisme. Autrement dit, ces logiques ne sont pas seulement imposées de l’extérieur par le « pouvoir » avec un grand « P ». Car le pouvoir, c’est aussi et surtout la manière dont les idéologies réussissent à pénétrer au coeur des actions quotidiennes, les plus triviales, les plus secondaires en apparence. D’où l’urgence d’une convergence des luttes et d’un affichage d’utopies fortes pour contrer le pragmatisme ambiant : il faut donner ses lettres de noblesse à une pensée micro-locale et modeste de l’activisme. D’où l’extrême intérêt de revendiquer le « small is beautiful » partout où c’est possible.

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