dimanche 24 septembre 2017
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Drolasie bruissante

Par Le Lion Bleuflorophage

D’après les rares images en circulation qui représentent des vues de Drolasie, rien ne permet d’expliquer la facination qu’exerce cet endroit mythique. Tout semble absolument identique à n’importe quel pays. Pire, aucun monument ne semble mériter la moindre carte postale, à l’exception d’une curieuse montagne surmontée d’une sorte de phare sans ouvertures. On aperçoit même constamment des fils électriques suspects ou des tâches sombres sur le ciel, si nombreux que les photographes ne sont pas parvenus à cadrer une seule vue sans les éviter.

La Drolasie est triste et n’offre rien d’intéressant au regard. Il ne faut pas s’y rendre pour voir, mais pour entendre. Quiconque débarque dans l’aéroport neuronal de Drolasie est immédiatement assailli par un brouhaha qui croît et décroît comme une immense vague sonore permanente. Le distrait qui confondrait cet océan sonore avec la rumeur urbaine caractéristique des métropoles sentirait sans tarder l’inquiétude l’envahir : cette rumeur-là ne colle pas avec l’ambiance visuelle, elle vit indépendamment du mouvement des voitures, des passants, des cris et des appels. Et pourtant elle ne semble pas être autre chose que la rumeur des voitures, des passants, des cris et des appels. On n’y distingue aucun son qui ne renverrait pas à ce qui est disponible à la perception ordinaire. Mais le visiteur attentif repère parfois des bribes de conversations, des sifflements de l’air, qui n’ont aucune origine directe à l’entour. Plus encore, il les entend parfois revenir, et la vague semble alors avoir accompli une immense révolution qui aura duré plusieurs heures, plusieurs jours ou plusieurs mois, selon le bruit dont on saisit soudain le retour.

Toute parole, criée ou chuchotée, qui aura mis le milieu ambiant en mouvement même de manière infime, est conservée dans la matière de l’air qui en garde la cicatrice indélébile. Le jour venu, soit très vite soit très longtemps après l’occurrence initiale, l’air restitue les sons à l’endroit d’où ils ont été émis. Nul ne peut savoir si cet écho sera unique à l’échelle d’une existence, ou répété chaque jour. Nul ne connaît la durée des révolutions sonores parcourues par les millions de millions de sons Drolasiens. La Drolasie conserve ainsi la mémoire vivante, perpétuelle, des cris des nouveaux-né, des rires et propos échangés par des concierges sur les pas de portes, des secrets chuchotés au fond des caves, des soupirs partagés. Les lieux sont surchargés de leur propre mémoire.

Dans la plaine du mail, les Drolasiens font la queue pour entendre les paroles échangées lors du serment des otages, prononcé en 3°4°5 au moment de la fondation Drolasienne. La tente dressée pour abriter la rencontre a disparu depuis longtemps, les objets ont été dispersés, les écrits emportés par le vent, rendus à la poussière ou rangés dans un registre désormais uniquement accessible à quelques archivistes reclus. Un proverbe Drolasien dit en substance quelque chose comme « les écrits passent, les paroles restent » : dans le désert de la plaine du mail, la voix rauque du premier otage s’élève encore, précise, avec son accent désormais désuet qui résonne tous les jours. Les cycles sonores s’interrompent et s’enchevêtrent, la réponse de l’otage 2 est lacunaire et s’entend environ tous les vingt ans. Ainsi tous les vingt ans, les cycles coïncident et les voix se répondent à nouveau, aux oreilles des milliers de fidèles assemblés pour ces équinoxes sonores longuement préparées. Certains endroits sont invivables, les assassins sont assaillis par leur crime, ils quittent les lieux, et nul ne peut plus supporter la supplication et le dernier souffle de la victime, infiniment répétés dans un désert qu’il a fallu parfois faire murer. Nombre d’endroits sont ainsi condamnés, parcourus par quelques archéologues parfois, ou occupés par quelque Drolasien à la dérive qui échoue là au plus fort de l’hiver, fuyant le gel et la pluie permanente pendant les cinq mois de la saison noire.

Le prix des logements Drolasiens est fonction de leur densité sonore : dans certains appartements luxueux, des parcelles de silence subsistent, pour lesquelles les riches Drolasiens sont prêts à payer des fortunes. Ils se bayonnent dans leur chambre pour entretenir le miracle d’un silence à peine animé par des souffles légers et quelques bribes éparses entrecoupées, inaudibles à la longue. L’éducation des classes aisées est entièrement basée sur la difficile acquisition de la capacité au silence. Dans quelques familles de la vieille aristocratie Drolasienne, subsite encore la coutume médiévale de se trancher soi-même la langue à l’âge de quinze ans.

C’est ainsi que les Drolasiens engagés dans des confrontations difficiles ou vitales, tentent malgré tout de se soumettre au détour de l’écrit pour éviter toute trace de ce qui fut un moment crucial : au plus fort d’un conflit, d’une déclaration, le Drolasien attrape ses ardoises et crie ou pleurer dans le geste d’y tracer les mots. Cependant, parfois, souvent, l’urgence l’emporte. C’est le moment où l’autre tourne les talons, il faut le retenir. C’est le moment où la main s’abat, où la surprise déchire le fragile bouclier de la volonté épuisée. Le Drolasien prend le risque, il parie sur le fait que la cicatrice sera limitée, que la révolution du son sera longue, il y a toujours une chance, des dizaines d’histoires circulent à ce sujet. Il souffle le lourd secret ou la menace irréparable qui le sauvera peut-être ici, quitte à le perdre plus tard. Les sociologues Drolasiens se sont longtemps penchés sur l’irrépressible pulsion du risque, jamais muselée : la police Drolasienne en patrouille, équipée d’oreillettes à amplification, capte sans cesse l’empreinte de ce qui aurait peut-être pu ne pas être dit, mais qui les conduit tout droit chez celui qui les attend depuis quelques heures ou depuis des années.

Dans quelques lieux rarissimes cependant, il n’est pas besoin de faire silence : le lieu ne conserve rien grâce à une étrange et rarissime configuration de son atmosphère. Nul n’explique ce phénomène qui différencie les espaces Drolasiens selon leur perméabilité sonore. Certains ont tenté de cartographier le territoire et d’y tracer les zones de moindre densité sonore. Ces cartes sont chères, peu accessibles. Les villes Drolasiennes se sont construites autour de plages absorbantes, devenues des lieux d’un rituel : les silencios accueillent le public à toute heure du jour. Les visiteurs sont bâillonnés à l’entrée et se voient accorder un droit de séjour de quelques minutes à quelques heures, selon les cas.

Mais pour certains, le silence sera toujours moins cher que le son attendu d’une voix perdue : tel Drolasien qui a perdu sa femme ou son fils et a été chassé de chez lui par les hasards de la vie, devient une ombre sauvage et muette, accrochée sous les fenêtres du lieu de sa mémoire trop vivante, jaloux à mourir de celui qui entend chuchoter et rire à ses côtés celle qui lui a fait le cadeau de ce murmure et de ce rire il y a vingt ans, la première fois.

La Drolasie garde le souvenir de son rattachement à un empire plus grand dont le phare reste un mystérieux témoin. Il est en effet couvert d’une large inscription qui le signale comme étant une réplique d’un monument majeur de la Dronésie occidentale, empire dont la localisation exacte est inconnue aux Drolasiens.

Les otages semblent avoir été des musiciens émigrés de Drönésie : venus à dix ou onze, couverts de poussière, auréolés d’une bruine de rumeurs, sorte de bulle bruissante de laquelle ils élevaient parfois la voix vers leurs interlocuteurs, les mains attachés avec sur la nuque la marque « otage ». Ils ne sont enfermés dans le phare pendant de longs mois avant de descendre dans la plaine du mail, où eut lieu la rencontre fondatrice. Cette rencontre marque le début de l’existence sonore de la Drolasie, dont les lois restent encore inconnues à ce jour.

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