mardi 25 avril 2017
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La règle Zouvère

Par Le Lion Bleuflorophage

La secte des zouvères poursuit le même but depuis des siècles : vivre consciemment le moment précis où l’on s’endort.

Pour les zouvères, la vie diurne ordinaire et le sommeil sont pareillement vides et illusoires, remplis de distractions le jour ou de rêves la nuit, c’est égal. La conscience de vivre se concentre tout entière dans l’instant entre les deux états. La plupart des hommes naissent, grandissent, vaquent, meurent, sans ressentir jamais leur condition de créatures vivantes destinées à mourir.

Cette affirmation zouvère n’a a priori rien qui puisse la distinguer du troupeau grouillant des commentaires philosophiques et littéraires à propos du lien entre la conscience de vivre et la condition mortelle. Il n’est désormais pire cliché que ce lien entre vie et mort, absurdement brandi par la créature humaine comme étant un destin, une grandeur – un cliché, qui annule donc plus sûrement que n’importe quelle argumentation sa propre possibilité d’existence hors de sa représentation conventionnelle. Pour les zouvères, c’est l’intellectualité verbeuse et banalisante à l’extrême de ce lien entre conscience de vivre et condition mortelle qui l’empêche de pouvoir être réellement éprouvé, protégeant les hommes de l’horreur de cette épreuve.

Bien des hommes de toutes cultures et de toutes époques ont cependant fait plus que penser, écrire et parler sur la question. Ils ont parfois utilisé les drogues, la discipline, la souffrance physique comme des leviers puissants pour exercer la conscience.

Pour les zouvères, la douleur est également réputée rendre manifeste le caractère nécessaire d’une conscience de sa fragilité mortelle chez toute créature vivante. Mais cette conscience est bien trop encombrée d’un inextricable désordre de fulgurances et de sensations entremêlées. Toute en raccourcis et en synergies multiples pour optimiser l’effet et parer au plus pressé, la douleur court-circuite la possibilité d’être saisie simplement et pleinement par l’être tout entier. Ce n’est qu’après coup que la coque vide de son souvenir est exploitée pour des simulacres de prises de conscience. Que la douleur revienne pour de bon et c’est la chair en chaos qui prend tout en charge à nouveau : laissez faire, on se charge de tout, dépêchons.

C’est pourquoi les zouvères ne sont pas intéressés par la douleur, ni par aucun paroxysme d’aucune sorte. Ils s’emploient à s’endormir et se réveiller calmement selon des rites développés par leur ordre au cours des siècles. Saisir le moment de l’endormissement revient à discerner un souffle minuscule dans les hurlements perpétuels du cours des sensations et des monologues intérieurs, une virgule dans l’Ulysse, un geste flou de profil dans la pénombre. Furtif au point, peut-être, d’être une chimère sans existence – comment être sûr ? Qui peut croire jamais que l’expérience d’autrui soit une preuve de quoi que ce soit ? Mais pour le zouvère, quelles que soient les chances de vivre cette seconde au cours de sa propre vie, quels que soient les doutes sérieux quant à la probabilité que l’événement puisse objectivement être attesté, il n’y a aucune autre quête. Par exigence purement logique, elle seule vaut qu’on s’y consacre. Les maîtres zouvères sont réputés y être parvenus, mais ils se gardent de donner forme à l’événement, celui-ci n’est soutenu ni menacé par aucune représentation.

L’usage malgré tout fixe à l’échelle de la décennie le délai minimal pour expérimenter son propre endormissement. Les maîtres précisent cependant que ce délai empirique permet avant tout au jeune zouvère d’avoir quelques chances de persévérer, sans quoi l’effort serait inhumain et la tension inutilement héroïsante, ce qui est l’inverse de l’état recherché. Le maître zouvère prend l’événement non comme une victoire, mais comme une nouvelle routine possible, infatigablement reconduite sans aucune aura de risque, de joie ou de déception, endormissement après endormissement.

Les zouvères peuvent prononcer leur engagement à partir de 26 ans et dès lors, consacrent tous leurs instants à atteindre la maîtrise de leurs 18 endormissements quotidiens. Ils ne sauraient en effet se contenter de s’endormir une fois par jour. C’est là un rythme qui convient à la plupart des créatures qui utilisent le sommeil nocturne comme moyen de se reposer avant la longue période d’activité diurne intense. Lors de l’engagement, les néophytes sont privés de sommeil pendant cinquante heures, debout dans une cellule éblouissante et tonitruante remplie du ressassement de leurs obsessions, avant d’être conduits dans une pièce calme et obscure, pour y dormir trente heures d’affilée. Après quoi, ils adoptent sans plus de transition la règle collective, et dorment une demi-heure toutes les 50 minutes le reste de leur existence.

Cette contrainte étant incompatible avec une vie professionnelle et sociale ordinaire, les zouvères, en petit nombre, vivent reclus, bénéficiant de la générosité de quelques membres fortunés, profitant le reste du temps, avec un cynisme inoffensif et détendu, de la fascination que l’ordre exerce sur le « public » : chaque saison, le label zouvère fait flamber les ventes de productions culturelles qui promettent une familiarité avec le mystère de la communauté et de sa règle. Reportages, témoignages (« Mariée avec un zouvère »), essais de facture sociologique ou anthropologique (« Zouvérisme et société : nouvelles problématiques »), essais critiques (« L’imposture Zouvère »), enregistrements musicaux, images, produits dérivés, déferlent régulièrement selon un cycle approximativement décennal. Il n’existe à ce jour aucune garantie concernant la nature des liens effectifs que peuvent avoir les auteurs de toutes ces productions avec la communauté des zouvères, lesquels conservent soigneusement leur anonymat et ne sortent jamais pour éviter de rompre le cycle exigeant de leurs endormissements.

Par ailleurs, le zouvère évite de se laisser distraire par des activités et des engagements sociaux, si minimes et anodins soient-ils. Il connaît le relief impérieux et captivant de la moindre action : se déplacer dans une rue en ville, parcourir des yeux les rayons d’un magasin, entrer en interaction avec autrui. Il ne peut se permettre de mettre à l’épreuve sa préoccupation essentielle, laquelle est pâle et fragile comme la lueur d’une allumette. Celle-ci, qui remplit tout l’espace sensible dans une pièce obscure et froide, n’est plus rien lorsqu’elle est exposée aux feux des orages et des passions du quotidien de la vie la plus ordinaire. Qui pourrait se concentrer sur l’importance de l’infime seconde entre veille et sommeil avec en tête et dans le corps l’excitation d’une première rencontre, le souci d’un projet, la contrariété d’un soupçon ? Le souvenir de paroles chargées d’émotion ou ambiguës, un regard inexplicablement appuyé, et c’en est fait du détachement qu’exige la règle : comme n’importe qui, le zouvère préoccupé fuit malgré lui le sommeil et glisse irrésistiblement la pente de la rumination et de l’empêtrement délicieux dans l’évocation exténuante de faits et gestes qui tournoient dans son esprit comme des promesses, des énigmes ou des regrets.

C’est pourquoi le zouvère vit dans une extrême austérité, avec le risque permanent que dans ce désert de sensations, la moindre perturbation soit catastrophique.

Récemment, une hérésie zouvère a cependant ébranlé la communauté : les jeunes, de plus en plus souvent amenés au zouvérisme par les productions culturelles qui prospèrent dans le sillage du mouvement, sont impatients et remplis de désirs. Ils veulent consommer l’expérience de la conscience comme un délice. Ils tournent et dévoient la logique zouvère. Puisque la vie quotidienne et le sommeil ne sont que des successions de distractions et de rêves, puisque seul le moment de la conscience d’être ce qui ne va plus être mérite d’être vécu, pourquoi ne pas accroître les chances de l’atteindre le plus rapidement et le plus sûrement possible, en une seule fois? Pourquoi attendre l’occasion d’endormissements monotones et légers infiniment nombreux mais infiniment menacés sans cesse par le relief des choses ? Pourquoi ne pas chercher ce moment dans le passage direct de la vie à la mort ? Le passage de la veille au sommeil n’est-il pas pour tant de poètes et de philosophes un simple signe – affaibli jusqu’à la condition de métaphore – de ce passage de la vie à la mort ?

Les zérétiques pratiquent ainsi le suicide préparé, devant des témoins toujours plus impressionnés et convaincus. D’abord rares, les cas se sont multipliés, l’affaire a immédiatement passionné les médias, le fracas du scandale ne cesse d’enfler, les enquêteurs, journalistes, policiers, juges, interrogent les membres de la communauté. Ils interrompent sans cesse le cycle des endormissements, qui de toutes façons, sont eux-mêmes désomais envahis par les soucis et l’excitation. Les flammes d’allumettes sont soufflées systématiquement par les portes qui s’ouvrent grand sur l’éclat et l’affairement du monde, empressé de pénétrer ici.

Les vieux zouvères voient la quête disparaître, et plus grave son objet se volatiliser faute des conditions de possibilité minimales pour pouvoir envisager l’éventualité même de son existence. Ils quittent la communauté et partent dans la nuit, pour des destinations inconnues. Ce faisant, ils renoncent à la règle, pour échapper à l’horreur du simulacre.

Certaines rumeurs font état de leur propre suicide : mais un suicide secret, masqué, dans le silence et la nuit, pour éviter à tout prix de consacrer le triomphe des pratiques qui ont anéanti la règle. Les vieux zouvères se détruisent en tant que témoins et représentants de ce qui n’est plus possible. Ils se détruisent en tant que mensonges possibles, littérateurs et marchands de bruit. Mais les raisons de toute rumeur sont si mystérieuses, si perverses : qui sait s’il ne s’agit pas à nouveau d’une ruse pour immortaliser la règle contre le gré des zouvères, pour l’interdire de banalité, lui soutirer, éternellement si possible, les profits de paroles et d’illusions, de marchandises, d’occupations, de distractions.

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