mercredi 22 novembre 2017
Site officiel de la Présidictature de Drönésie orientale. Vous pénétrez sur un territoire étroitement surveillé : tout abus sera sévèrement puni.

Le teknival du 1er mai n’a pas eu lieu

Rebondsalienation

Ce teknival tellement programmé et anticipé est un   événement fantoche qui préside à l’instauration d’une   industrie culturelle mondiale sur la base de la   massification préventive.

Le masque du teknival

Par notre envoyé spécial Bernard Jaudrillard

Publié dans le magazine contre-culturel

Aliénation, rubrique Rebonds, lundi 30 avril 2007

Bernard Jaudrillard est philosophe.

Dernier ouvrage paru : «Techno Inferno» (Galilée, 2002).

Ni pour ni contre. Bien au contraire, c’est le titre du film de Cédric Klapisch. Ni pour, ni contre le teknival. « Bien au contraire » signifie qu’il n’y a pas de différence entre le teknival et le non-teknival, et qu’avant de se prononcer, il faut être lucide sur le statut de l’événement. Or ce teknival est un non-événement, et il est absurde de se prononcer sur un non-événement. Il faut d’abord savoir ce qu’il masque, ce dont il tient lieu, ce qu’il sert à exorciser. Et il n’y a pas besoin de chercher bien longtemps : l’événement à quoi s’oppose le non-événement du teknival, c’est la révolution.

L’analyse doit partir de cette volonté d’annulation, d’effacement, de blanchissement de l’événement originel, ce qui rend ce teknival fantomatique, inimaginable en quelque sorte puisqu’il n’a pas de finalité propre, de nécessité, ni d’ennemi véritable (la police n’est qu’un fantoche) : il n’a que la forme d’une conjuration, celle d’un événement qu’il est justement impossible d’effacer. Ce qui fait qu’il est d’ores et déjà interminable, avant même d’avoir commencé. En fait, il a déjà eu lieu et le suspense lui-même fait partie de l’imposture. Il ouvre sur un teknival infini qui n’aura jamais lieu. Et c’est ce suspense qui nous attend désormais dans le futur, cette actualité diffuse du chantage et de la massification sous forme du principe universel de prévention.

On peut saisir ce mécanisme dans le film récent de Steven Spielberg, Minority Report. Sur la base d’une prévision des crimes à venir, des commandos policiers interceptent le criminel avant qu’il soit passé à l’acte. C’est exactement le scénario du teknival : éliminer le futur acte culturel et politique dans l’œuf (l’usage par la techno de son potentiel subversif). La question qui se pose irrésistiblement, c’est : la subversion présumée aurait-elle eu lieu ? On n’en saura jamais rien puisqu’elle aura été prévenue. Mais ce qui se profile à travers le teknival, c’est une déprogrammation automatique de tout ce qui pourrait avoir lieu, une sorte de prophylaxie à l’échelle mondiale, non seulement de toute subversion, mais de tout événement qui pourrait perturber un ordre mondial donné comme hégémonique.

Ablation du « Mal » sous toutes ses formes, ablation de l’ennemi qui n’existe plus en tant que tel (on le distrait massivement), ablation de la culture : « Zéro culture » devient le leitmotiv de la sécurité universelle. Véritable principe de contraception, de deterrence (dissuasion), mais sans l’équilibre de la terreur. Cette dissuasion sans guerre froide, cette terreur sans équilibre, cette prévention implacable sous le signe de la sécurité va devenir une stratégie planétaire.

Le « Mal » est ce qui arrive sans prévenir, donc sans prévention possible. C’est bien sûr le cas du teknival c’est en cela qu’il fait événement et s’oppose radicalement au non-événement de la révolution. Le teknival est un événement impossible, inimaginable. Il se réalise avant d’être possible (même les films-catastrophe ne l’ont pas anticipé, ils en ont au contraire épuisé l’imagination). Il est de l’ordre de l’imprévisible radical (où on retrouve le paradoxe selon lequel les choses ne deviennent possibles qu’après avoir eu lieu).

La différence est totale avec la révolution, qui, elle, aura été tellement appelée, souhaitée, anticipée, qu’elle n’a même plus besoin d’avoir lieu. Et même si elle a lieu « réellement », elle aura déjà eu lieu virtuellement ce ne sera donc pas un événement. Le réel est ici à l’horizon du virtuel. Cette emprise du virtuel est encore renforcée par le fait que la révolution annoncée est comme le double, le clone de celle de 1968 (et le teknival le clone de Woodstock). Ce sont donc deux événements clones qui encadrent de part et d’autre l’événement crucial.

On comprend mieux à partir de là en quoi ce teknival est un événement de substitution, un ghost event, un événement fantoche. Une immense mystification pour les teuffeurs eux-mêmes : avec le teknival s’est ouvert en même temps qu’un travail de deuil, un gigantesque travail de contraception : faire que le teknival n’ait pas eu lieu, selon le même principe de prévention, mais rétrospectif. Entreprise sans espoir et sans fin.

Mais alors, quelle est la stratégie finale ou du moins le résultat objectif de ce chantage préventif ? Ce n’est pas de prévenir le crime, d’instaurer le Bien, de corriger le cours irrationnel du monde. Même la techno et les considérations stratégiques directes ne sont pas la raison dernière. La raison ultime, c’est d’instaurer un ordre sécuritaire, une neutralisation générale des populations sur la base d’un non-événement définitif. La fin de l’histoire en quelque sorte, mais pas du tout sous le signe du libéralisme triomphant ni de l’accomplissement démocratique comme chez Fukuyama sur la base d’une terreur préventive mettant fin à tout événement possible.

La masse distillée partout, la free party finissant par se normaliser elle-même sous le signe de la sécurité : c’est bien là la victoire du teknival. Et si la guerre virtuelle est déjà gagnée sur le terrain par l’industrie culturelle mondiale, c’est le teknival qui l’a gagnée sur le plan symbolique par l’avènement de cette normalisation généralisée. C’est d’ailleurs le teknival qui a parachevé le processus de mondialisation non pas celui du marché, des flux et des capitaux, mais celui, symbolique, bien plus fondamental, de l’industrie culturelle mondiale en provoquant une coalition de tous les sons, techno, hard-core, drum’n’bass ou tribe, spontanément complices et solidaires dans la défense de l’industrie culturelle. Tous les sons déchaînés contre l’assertion révolutionnaire.

Cette massification préventive, au mépris total de ses propres principes (humanistes et démocratiques) a atteint une extrémité dramatique dans l’épisode du teknival où tout se passe exactement comme dans l’épisode de la vache folle : on regroupe tout le troupeau par précaution, Dieu reconnaîtra les siens. Teuffeurs et policiers confondus dans le teknival donc virtuellement complices. Le principe de la culture de masse extrapolé à toute la techno. C’est l’hypothèse implicite du teknival : la free party elle-même est une menace libertaire pour lui. Le teknival dans son action cherche la solidarité des populations sans la trouver. Mais ici c’est le pouvoir lui-même qui réalise brutalement cette complicité involontaire.

Nous sommes virtuellement les otages du teknival, et nous avons affaire à une coalition de tous les sons contre toutes les populations : ceci est tout à fait visible aujourd’hui dans l’imminence du teknival qui aura lieu de toute façon au mépris de l’opinion mondiale.

Cette situation globale donne raison à Virilio quand il parle d’une guerre civile planétaire. La conséquence politique la plus dramatique de ces événements, c’est l’effondrement des concepts de communauté internationale et plus généralement de tout système de représentation et de légitimité. Et les récentes manifestations mondiales contre le teknival où on croit voir se lever un contre-pouvoir, ne sont elles-mêmes qu’un symptôme inquiétant de cet hiatus, de cette fracture de la représentation puisque personne ne veut du teknival, mais qu’il aura lieu quand même, avec l’assentiment plus ou moins camouflé de tous les pouvoirs.

On a affaire désormais à l’exercice d’une puissance à l’état pur, d’un pouvoir sans souveraineté. Tant que le pouvoir tire sa souveraineté de la représentation, tant qu’il a une raison politique, son exercice peut trouver son équilibre, en tout cas, il peut être combattu, contesté. Mais l’effacement de cette souveraineté laisse place à un pouvoir effréné, sans contrepartie à l’état sauvage (d’une sauvagerie non plus naturelle mais technologique). Et ce pouvoir-là qui n’a plus de référence légitime, ni même d’ennemi véritable (puisqu’il le transforme en une sorte de fantôme criminel) se retourne sans complexe contre ses propres populations.

Mais la réalité intégrale du pouvoir est aussi sa fin. Un pouvoir intégral qui ne se fonde plus que sur la prévention, la dissuasion, la sécurité et le contrôle, ce pouvoir-là est symboliquement vulnérable : il ne peut plus se mettre en jeu et finalement il se retourne contre lui-même. C’est cette faiblesse, cette défaillance interne de la puissance mondiale que révèle le teknival à sa manière tout comme une angoisse inconsciente se trahit par un acte manqué. C’est proprement là « l’enfer du pouvoir ». Le teknival apparaît ainsi du point de vue du pouvoir comme un gigantesque allié où la puissance mondiale a remporté la victoire. Il y a quelque chose de terrifiant dans le fait que cet ordre mondial virtuel puisse faire son entrée dans le « réel » avec une telle facilité.

L’événement free party était étrange, d’une insupportable étrangeté. Le teknival, lui, inaugure l’inquiétante familiarité de la culture de masse.

Avec l’aimable collaboration de Jean Baudrillard…

Laissez un commentaire