Roc Neige

Il était une fois des gens affreux, égoïstes et sans cœur, qui sans doute avaient été jeunes et souriants, ce qui était désormais impossible d’imaginer. Ils semblaient être nés tels qu’ils étaient.

Elle : lourde, une voix de crécelle, une permanente grise qui lui faisait comme un bonnet d’une consistance suspecte, un tablier à fleur, des propos venimeux ou faussement polis à tout instant.

Lui : la main lourde, nostalgique de quelque passé militaire insatisfaisant, raide et gris, marmonnant des choses peu amènes qui faisaient paraître presque aimable la grimace faussement polie de sa conjointe, les deux se complétant presque idéalement dans une caricature du couple méchant

Elle se retrouva enceinte vers 20 ans sans doute, puis fille-mère d’un garçonnet qui portait un col marin sur la seule photo de ses années enfantines. Suite à des aventures sans intérêt pour le lecteur, lui, Isodore, épousa Léonce et se retrouva parâtre de l’encombrant garçonnet ; il régna bientôt en tyran domestique et militaire sur un certain nombre de fils parmi lesquels il aurait peut-être été possible que le premier, Victor, se fonde, s’assimile, s’intègre à la rieuse et bagarreuse colonie de bras, nez, genoux écorchés, épis de cheveux rebelles, n’eût été, pour son malheur provisoire, sa surprenante beauté et son intelligence précoce, qui le faisaient sortir du lot. Le garçonnet était si bien bâti et si robuste, il avait un sourire si éclatant, qu’une tante bienveillante, croyant bien faire, lui trouva le surnom de Roc Neige qui fut adopté par tout le village.

Les paysans adoraient voir la frimousse à la fois sérieuse et candide du petit garçon et faisaient exprès le détour devant la ferme pour tenter de l’apercevoir, lorsqu’ils allaient aux champs, couper du bois, chercher des champignons, ou rendre des visites ici et là. « Roc Neige ! » s’exclamaient-ils avec une vigueur qui leur faisait remonter l’enfance dans les yeux et la gorge. Et le petit se précipitait, généreux de sa gaité et de son inépuisable énergie. Les paysans riaient de joie « Quelle est la racine carrée de 36, Roc Neige ? » et celui-ci freinant brusquement sa course, après quelques secondes de réflexion : 6 ! Et de rire tous ensemble. Ou bien « Roc Neige » ! Et hop, la petite silhouette aimée se rapprochait en courant, ventre à terre. « Quelle est la capitale de la Malaisie ? », « Kuala Lumpur » triomphait Roc Neige. Et les autres de pousser de longs sifflements approbateurs. L’enfant était une bénédiction pour la vie du village. Mais chacun de ces succès enfantins tordait de cœur d’Isidore, que personne ne craignait en dépit de son éventuel prestige militaire, et auquel personne ne songeait à demander quoi que ce soit. Isidore souffrait en outre de la supériorité du petit garçon sur ses propres descendants, qui grandissaient sans grâce particulière, toujours indistinctement agrégés dans la volée de cris joyeux, frondes, reniflements, galoches, coudes déchirés qui enflait ou diminuait au fil des jours et des heures à mesure que les autres gamins du village s’y associaient ou s’en détachaient pour rentrer chez eux.

Les rideaux des fenêtres de la cuisine tremblaient de rage contenue à chaque appel joyeux au portail « Roc Neige ! » et chaque fois que s’élevait la voix claire du petit garçon. Il n’était pas rare que, de temps à autre, ses joues fraîches portent la marque rouge d’une grande main lourde, ou qu’un bleu violacé apparaisse sur un avant-bras. Les paysans fronçaient le sourcil « Que t’est-il arrivé Roc Neige ? » et l’enfant ingénu « j’ai fait une bêtise », les rideaux de la cuisine frémissaient et on pouvait même deviner un grondement sourd par-delà la vitre. Le paysan ne disait rien, ayant à l’esprit telle correction administrée la veille ou l’avant-veille à un fils turbulent, embarrassé de ce souvenir soudain pénible, pris de remords, pressé de lui ramener une poignée de framboise, une plume de geai, un galet poli dans le lit de la rivière.

Si bien qu’un jour n’y tenant plus, Isidore appela le petit garçon, qui s’approcha craintif, les bras croisés devant le visage.

– Cesse ces mimiques, regarde-moi !

Il fit durer un silence qu’il souhaitait solennel.

– J’ai décidé, pour ton bien, que tu pourras profiter d’une instruction qui te permettra de suivre mes traces, et d’embrasser la carrière militaire quand tu seras grand. C’est un privilège dont tu devras te montrer digne car il nécessite des sacrifices de notre part. Tu vas partir le mois prochain à l’internat militaire. Prépare tes affaires.

Roc Neige restait devant lui

– Qu’est-ce qu’il y a ? Tu as quelque chose à dire ?

– Mes frères vont-ils aussi recevoir cette instruction ?

– Non, c’est un privilège dont toi seul va bénéficier, tant il exige de sacrifices de notre part. Nous ne pouvons pas en faire profiter tes frères. Tu dois t’en montrer digne. A la fin de ta scolarité, tu devras d’engager pour rembourser et manifester ta reconnaissance à la patrie.

C’est ainsi que Roc Neige quitta le village, en brodequins, avec son sac et une boule qui lui fermait la gorge et l’empêcha de pouvoir dire un mot à ses frères.

– Quelle tête dure ! s’exclama Isidore qui se donnait une justification supplémentaire : il était temps d’agir, sans quoi le petit serait devenu rebelle, assurément.

Isidore allait enfin respirer. Il avait choisi l’internat le plus éloigné possible, pour éviter toute perspective de retour aux vacances et ainsi, jouir pleinement de la disparition de Roc Neige. Déjà il pouvait sentir, au village et dans la maisonnée, la proximité de l’oubli de l’existence du petit garçon, dont le souvenir serait englouti dans le fil des tâches et des jours.

Roc Neige fit seul le voyage, avec autour du cou la pancarte comportant toutes les indications du trajet et son identité. Au fil des cahots de la mauvaise route, puis des heures passées dans la cale d’un bateau qui l’éloignait du monde connu, puis du roulis nocturne d’un train qui grimpait dans les montagnes, il sentait l’irrémédiable s’introduire dans sa jeune vie. Il gardait encore sur lui le bon regard et le souffle innocent de la vache Lydia, sa préférée, et la plus proche des créatures avec qui il partageait quelque chose du réconfort de l’impuissance tranquille, totale, face aux agitations des hommes stratèges.

Roc Neige passa six jours et six nuits sans retirer ses brodequins, sourds à tous les cris et les coups qui pleuvaient sans cesse, ferme dans sa volonté obstinée de garder sous ses pieds, dans les rainures de ses semelles, un peu de la terre de son enfance. Les enfants placés à l’internat pour des raisons qu’aucun n’était capable de comprendre, réunis dans une commune expérience de leur radicale insignifiance, s’appuyaient les uns sur les autres pour récupérer, dans le conflit, les terreurs subies et infligées, les bagarres, les jeunes haines, les amitiés naissantes, l’entraide, la compétition, les ruses et la chaleur des jeux, quelque chose d’une consistance partielle, aveugle, ainsi que des prises possibles sur un monde encore glacé, noir et nu comme un rocher.

Roc Neige n’était pas le plus faible d’entre eux. Mais le premier hiver, il tenta de s’échapper comme il pouvait. Il quitta le dortoir par une nuit profonde, se coucha dans la neige qui recouvrait la cour, et attendit les yeux fermés sous les flocons épais. Il rouvrit les yeux. Au-dessus de lui la voûte céleste scintillait, indifférente, sans animosité, sans intention ni volonté aucune qui affecterait sa jeune vie. Le froid torturant l’avait transpercé mais il ne s’évanouissait toujours pas. Il suivait désormais la course des étoiles à travers son souffle. A l’aube, il fut retrouvé presque gelé, et conduit à l’infirmerie où il ne reçut ni coups ni punitions. La convalescence fut longue et Roc Neige, toussant beaucoup, fut heureux des soins, des armoires de médicaments, du ballet des silhouettes silencieuses et affairées, de la chaleur, du blanc, de la propreté et d’un souci de son petit corps d’enfant qu’il rattachait au regard de Lydia, à sa manière prudente de le pousser du museau et de lui signifier quelque chose de tragiquement lointain mais bienveillant.

Roc Neige sut qu’il était de constitution suffisamment robuste pour vivre et survivre, respecta ce corps fidèle et mystérieux, et décida de lui obéir. En classe, il s’évada dans une passion constante pour l’astronomie qui le reliait aux étoiles avec lesquelles il avait passé la nuit, avec les mathématiques dont il avait compris qu’elles réglaient le cours paisible des étoiles, avec les sciences naturelles et la physiologie qui densifiaient l’expérience du froid et éclairaient la lutte obscure de quelque chose en lui qui dépassait sa raison et le faisait rester en vie seconde après seconde, avec l’histoire naturelle qui l’inscrivait dans des récits et des destins sans haines et sans mystères sur un même plan que Lydia, que les oiseaux qui se perchaient sur les tuiles du préau et chantaient à pleine voix, que les puces et les poux qui partaient à l’assaut des jeunes corps désirables.

Les années passaient. Roc Neige eut 8 ans, il eut 9 ans, il eut 10 ans, il eut 11 ans, il eut 12 ans, il eut 13 ans, il eut 14 ans il eut 15 ans, il eut 16 ans, il eut 17 ans. Il passait ses grandes vacances avec sa tante, et était parfois transféré dans d’autres établissements. Il était brillant, robuste, il sortait du lot. Isidore se persuadait qu’il l’avait oublié mais il n’avait pu empêcher que des lettres parviennent dans sa boite, que certains paysans lui demandent des nouvelles, que des papiers administratifs l’informent des succès scolaires et sportifs de Roc Neige. Il en concevait un dépit dont il tenait rigueur au garçon, accumulant des griefs secrets. Lui-même se sentait quelque chose de toujours plus sec et toujours plus raide, qui contrevenait cruellement à son idéal d’une prestance et d’une rigueur militaires imposant un respect naturel.

A 22 ans, il semblait que Roc Neige n’eut pas d’autre choix que de signer au bas d’un formulaire pour une poursuite de l’internat et de la discipline dans une carrière militaire. Roc Neige, durant ces années de formation, avait eu bien peu d’occasions de côtoyer d’autres adultes que des soldats et des officiers en uniformes. Ceux-ci étaient pour la plupart menaçants, lointains, sévères, murés dans le service d’une continuité de l’être quasi minérale, qui ne donnait prise au besoin d’affection de l’enfant, puis de l’adolescent.

Roc Neige avait cependant retenu l’attention de ses enseignants, en particulier celle du professeur de mathématique et de sciences naturelles Dom Basilio, qui, outre sa voix patiente et son érudition illimitée, possédait une grande barbe blanche d’astronome. Dom Basilio avait emmené plusieurs fois l’enfant retrouver les étoiles glacées puis les constellations d’été, observées, pointées et nommées à mi-voix dans la nuit grésillante. Il avait probablement eu l’idée de l’ouvrage qui avait récompensé le prix d’excellence, le premier volume des Souvenirs entomologiques de Jean-Henri Fabre, que l’enfant s’était efforcé de compléter les années suivantes. Bref, Roc Neige avait d’autres rêves en tête que la carrière militaire lorsqu’il eut enfin achevé les autres années de service obligatoire dus à la Nation en reconnaissance des longues années d’internat.

Roc Neige s’attela donc à la construction de sa propre vie, il travaillait le jour, étudiait la nuit. Le garçonnet était devenu d’un jeune homme d’une force et d’une beauté peu communes, avec ses yeux brillants de rêves d’accomplissement, sa silhouette puissante, ses lèvres bien dessinées, et ses cheveux dressés sur sa tête comme des signes irréductibles de rébellion vitale. Isidore, mis au courant de la tournure des choses, contracta une crampe dans la main gauche qui lui fit venir un rictus douloureux à la face, ce dont il accusa Roc Neige, hurlant qu’il ne méritait pas une ingratitude si noire de la part d’un fils inconséquent et faible, incapable de supporter la vie militaire pour laquelle lui, son père, avait fait tant de sacrifices, et ainsi de suite. Léonce un peu en retrait, essuyant des couverts d’un air tragique, faisant semblant de réprimer un sanglot culpabilisateur. Roc, qui était revenu au village libre et le cœur en fête après tant d’années, tourna tristement les talons, désespérant de conquérir l’approbation et si possible l’amour de ses parents.

Il se jeta donc dans les délices de la vie libre, acheta des livres, un électrophone et des disques d’une collection de titres et artistes sûrs qui lui permettraient de connaître les richesses de la culture. Les journées à l’usine suivies des cours du soir par correspondance filaient à toute allure et il put bientôt exercer un métier où il donna libre cours à son goût pour les mathématiques. Il ne cessait d’exercer sa mémoire à des calculs mentaux et des exercices de géométrie compliqués. Ceux-ci lui donnaient un air à la fois soucieux et distrait, et un léger pli entre les sourcils, au charme irrésistible : bien des jeunes filles se retournaient discrètement sur son passage, tentaient de lui faire apparaître leur silhouette dans les jeux des reflets de vitrine lorsqu’il se promenait en ville, ou s’efforçaient par des exclamations de capter ce regard perdu dans les équations et les axiomes.

Bref, il arriva que Roc Neige, entrant un jour dans le bureau, tomba nez à nez avec une princesse d’une foudroyante beauté dont l’apparition fit disparaître dans une grisaille floue tout ce qui l’environnait : bureau, porte, collègues, papiers peints, ficus. La princesse, qui s’affairait prestement, les bras chargés, sursauta et lâcha la pile de dossiers dont les feuilles non paginées couvertes de figures géométriques et de chiffres en pattes de mouche se répandirent dans le couloir. Roc Neige et la jeune fille employèrent le reste de l’après-midi à récupérer les feuilles volantes sous l’œil désapprobateur des collègues de l’étude, s’encourageant et s’excusant continuellement, souples comme des chats sur leurs talons ou en extension pour atteindre les pages dispersées sous les meubles, ou accrochés à des branches de cactus, si bien qu’à la fin de la journée, les classeurs étaient reconstitués et que les deux jeunes gens se faisaient face, éclatants de bonheur, riant de l’excès de joie que leur procurait le travail accompli.

Quelques semaines plus tard, Roc Neige annonça par téléphone sa visite à Isodore, Léonce et tous ses frères, et sans attendre leur réponse, certain de son bonheur sans nuage, se prépara à cette visite qui devait définitivement remettre d’aplomb tout ce qui avait pu clocher dans sa vie. Il imaginait Isidore et Léonce métamorphosés et rajeunis par la joie à la vue de sa princesse. Il leur prêtait toutes sortes de propos confus et tendres : réveillés soudain d’un long et obscur tourment ils cherchaient à s’excuser et lui les étreignait avec amour, reconnaissant.

Bien entendu il n’en alla pas ainsi. Isidore et Léonce, redoutant que Roc Neige ne revienne au village et ne soit aperçu par les villageois, proposèrent d’aller plutôt chez lui pour contrôler la situation et se sentir plus à l’aise lorsque l’occasion de lui nuire se présenterait. Ils firent donc le trajet en automobile, se chamaillant sans cesse. A la vue de la fiancée, insupportablement belle, le visage d’Isidore, déjà enlaidi par le rictus, prit une teinte vert olive tirant sur le gris. Le sourire venimeux préparé par Léonce se figea, si bien que les commissures des lèvres restèrent strictement parallèles à la monture de ses lunettes fumées, en une géométrie à la fois crispée et absurde qui semblait précéder une crise d’hilarité. Sidérés de rage et de dépit ils se tenaient sur le pas de la porte, verts et gris. De l’autre côté Roc Neige et la princesse semblaient une figure inversée, les deux faces du monde rapprochées comme des aimants repoussés, crachotant des étincelles de refus.

Au retour, fous de grimaces et de méchanceté dans une voiture rendue honteuse par leur présence aux deux places avant, exposant leurs visages déformés par la fureur, cherchant des mots blessants devinés par les automobilistes arrivant de face, Léonce et Isidore disparurent soudain on ne sait où, un fossé peut-être, un de ces replis du monde où ils auraient souhaité que Roc Neige s’évaporent.

Roc Neige, qui ne se départit jamais du chagrin causé par cette disparition et imagina sans cesse des retrouvailles et des réconciliations, ne cessa quant à lui de rayonner, près de sa princesse, et donna naissance à des enfants auprès desquels il s’inventa enfin en père.

Le Lion Bleuflorophage

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